Les contes divers
CONTE DU CAUCASE

Histoire d'un homme fort.
Cette histoire se passe dans un pays très lointain,
si lointain qu'on ne pourrait dire si c'était sur une montagne
ou dans une plaine. Mais dans cet étrange pays, il gelait en
été et il faisait chaud en hiver ; pendant la sécheresse
tout était couvert de boue et lorsque venait la saison des
pluies, on aurait pu se noyer dans la poussière. C'est là
que vivait un certain homme du nom d'Essengèle. Il était
pauvre de biens, mais autour de lui tout le monde enviait sa grande
force.
- Notre Essengèle n'a nulle part son pareil, disaient les uns.
Et d'autres répondaient :
- C'est possible, mais il faut avouer qu'on ne trouverait nulle part
non plus quelqu'un d'aussi paresseux que lui. Et si Essengèle
employait la grande force qu'il possède à travailler,
sa pauvre vieille mère ne connaîtrait plus la misère.
Quant à l'homme dont on parlait ainsi, il était lui-même
très fier et vaniteux de sa force.
Un jour, sa mère, la vieille Schazira, lui dit:
- Va dans la forêt, mon fils, coupe du bois et rapporte-le chez
nous. Il fait si affreusement froid que je sens mon sang se glacer
dans mes veines.
- Mais, ma mère, à quoi penses-tu ? répondit
Essengèle.
Crois-tu que ce soit pour couper du bois et le traîner jusqu'ici
que je possède la force d'un géant ? Si de puissants
seigneurs apprenaient par hasard que j'use mes forces à cette
vile besogne, ils m'en mépriseraient et toute chance de bonheur
m'échapperait. Mais si j'arrive à entrer dans la garde
d'un riche prince qui me fournira de bonnes armes, alors je vaincrai
tout le monde.
Essengèle tenait souvent pareil langage, et en attendant l'occasion
de prouver sa force par des exploits héroïques ou par
son entrée dans la garde d'un prince, il restait couché
à la maison, sans rien faire, comme un grand paresseux qu'il
était. Pendant ce temps, sa pauvre vieille mère coupait
le bois, portait l'eau et se démenait tant qu'elle pouvait
pour procurer la nourriture nécessaire à leur ménage.
Pour toute fortune, ils ne possédaient qu'une petite vache
toute maigre. Mais comment cette vache aurait-elle pu être grasse
? Qui l'aurait gardée pendant qu'elle paissait ?
La vieille Schazira n'avait plus la force de la mener dans les bons
pâturages, malheureusement éloignés, et quant
à Essengèle, cette occupation lui paraissait vulgaire
et indigne de lui.
Pensez donc ! Quelle honte si on avait pu le voir, lui, le fameux
chevalier, en train de garder une vieille vache toute maigre !
La pauvre bête en était donc réduite à
brouter autour de la maison, sur un terrain foulé où
l'herbe était très rare.
Un jour, la vieille Schazira tomba assez gravement malade et elle
dit à son fils :
- Va jusqu'au bois avec notre vache et fais-la paître dans un
bon pâturage gras. Elle mangera bien et nous donnera beaucoup
de lait. J'en ferai du fromage dont nous nous régalerons tous
deux, car nous n'avons plus rien à nous mettre sous la dent.
On dit que la faim chasse le loup du bois et cette fois-ci notre héros
fut bien obligé d'obéir à sa mère.
Il mena donc la vache à la forêt et choisit pour la faire
paître l'endroit le plus écarté qu'il put trouver.
C'était une clairière paisible bordée de buissons
à l'abri desquels il se coucha.
- Si quelqu'un passe près d'ici, je ne serai pas vu, pensa
Essengèle, en s'allongeant sur l'herbe.
Personne ne sait combien de temps s'écoula à partir
de ce moment-là, et Essengèle lui-même serait
tout à fait incapable de le dire, car à peine se fut-il
étendu sous le buisson qu'il tomba dans un profond sommeil.
Mais les loups, qui durant les longues nuits hurlent à douze
voix différentes leur chant de louange au Créateur,
flairèrent qu'une vache paissait quelque part dans la forêt,
sans surveillance, et ils se mirent à sa recherche. Ils arrivèrent
bientôt à la clairière et aperçurent la
pauvre bête en train de brouter tranquillement. Comme ils allaient
se précipiter sur elle, la vache les vit heureusement à
temps, rua, beugla et s'enfuit, la queue droite en l'air, en galopant
de toutes ses forces de vache, vers la maison de la vieille Schazira.
Comme les loups hurlaient en la poursuivant et qu'elle beuglait toujours,
cela faisait un vacarme terrible et notre héros Essengèle
en fut réveillé en sursaut. Il comprit tout de suite
ce qui était arrivé et se mit à courir après
les loups en criant et vociférant de toutes ses forces de géant.
Il faut croire que cette voix était vraiment effrayante, car
après avoir poursuivi la vache encore quelque temps, les loups
eurent peur des cris d'Essengèle, et comme ils arrivaient près
des habitations, ils commencèrent à rentrer l'un après
l'autre dans la forêt.
La vache parvint sans encombre jusqu'à la maison de la vieille
Schazira. Mais arrivée là, elle trouva le portail de
la cour fermé et dut s'arrêter net. Impossible d'entrer
; la mère d'Essengèle l'avait sans doute fermé
après avoir accompagné son fils, et la vache ne pouvait
pas l'ouvrir.
Essengèle arriva peu après, courant toujours, et dans
une colère épouvantable. Pensez donc ! les gens du village
l'avaient vu, lui, le héros Essengèle, courant pieds
nus et sans chapeau, comme un vulgaire gamin, après une misérable
vache. Des commères avaient entendu ses cris, et, voyant de
quoi il s'agissait, elles se moquaient de lui. Et pour comble de malheur
le portail était fermé !
- Que le diable emporte le verrou et la serrure, grommela Essengèle,
toujours plus furieux. Puis, se jetant sur la vache, il l'empoigna
avec rage par la queue et la jeta sans effort par-dessus le portail
de la cour.
Pour le coup, on ne pensa plus à se moquer de lui et les gens
se disaient entre eux :
- Avez-vous vu cela ? Notre Essengèle a jeté une vache
par-dessus le portail, tout comme il l'aurait fait d'un agneau ou
d'un petit chien. Quelle force extraordinaire ! C'est merveilleux
! Essengèle est un vrai héros et n'a pas son pareil
au monde !
Après ce haut fait, Essengèle essuya d'un coup de manche
la sueur qui ruisselait sur son visage, puis, se tournant fièrement
vers ses spectateurs, il leur dit :
- Etes-vous enfin convaincus que vous n'êtes que de misérables
vers de terre auprès de moi ? En vérité, j'ai
honte de vivre encore parmi vous et je vais m'en aller par le monde
chercher quelqu'un qui puisse se mesurer avec moi. Si je rencontre
mon égal, je reviendrai peut-être vivre au milieu de
vous, mais je doute fort de le trouver. Alors je serai vainqueur du
monde entier, vous me serez tous asservis et me rendrez hommage. Et
maintenant, je vous quitte et vous laisse prévenir ma mère.
Essengèle quitta donc son pays, bien décidé à
trouver un être dont la force égalerait la sienne. Mais
où pourrait-il le trouver ? Existait-il seulement ?
Il marcha, marcha encore et toujours, si longtemps que personne n'aurait
pu dire pendant combien de temps, et que lui-¬même l'oublia
tout à fait. Il arriva enfin au bord d'une rivière.
Un homme qui ressemblait fort à un Kalmouk était assis
sur la berge et pêchait à la ligne. Cette ligne était
d'une longueur extraordinaire et devait avoir été faite
du tronc d'un pin séculaire.
- Dieu t'assiste, prononça Essengèle, en guise de salutation.
Et il continua aussitôt :
- Il faut que tu sois bien fort pour pêcher avec une ligne pareille
!
Le pêcheur répondit :
- Bon voyage, jeune homme, mais sache que ma force n'est rien. Je
suis le cadet de la famille ; mon second frère, le bûcheron,
travaille là-bas de l'autre côté de la rivière.
Et quant à celui-là, on peut vraiment dire qu'il est
fort !
- Je, voudrais bien le voir, hasarda Essengèle ; mais comment
pourrais-je passer la rivière ? Elle me paraît rapide,
très profonde et si large que ma flèche aurait peine
à en atteindre l'autre rive.
- Approche, je te ferai passer, répondit le pêcheur.
Il fit asseoir Essengèle sur la paume de sa main, puis, étendant
simplement le bras, il le déposa de l'autre côté
de l'eau. Essengèle se mit à la recherche du bûcheron.
Il erra longtemps parmi toute une forêt d'arbres abattus. De
quelque côté qu'il jetât les yeux, il ne voyait
que des troncs fraîchement coupés. Il marchait toujours
; il avait rencontré le pêcheur vers midi et ce ne fut
qu'au coucher du soleil qu'il aperçut enfin le bûcheron.

Celui-ci était assis par terre, et, à côté
de lui, il y avait un fagot gigantesque, composé de tous les
arbres abattus à travers lesquels Essengèle avait marché
depuis midi.
- Dieu te soit en aide ! dit Essengèle en abordant le bûcheron.
Quelle force tu dois posséder pour pouvoir porter une forêt
entière sur tes épaules !
- Oh ! ce n'est rien cela ! répondit l'autre. Ce n'est qu'après
avoir vu mon frère aîné que l'on peut dire : Celui-là
n'est pas faible !
- Et où est-il, ton frère aîné ?
- J'ignore de quel côté il se trouve actuellement, mais
si tu veux le savoir, assieds-toi sur l'ongle de mon petit doigt gauche.
Essengèle fit ce qu'il lui disait. Le bûcheron agita
son petit doigt et Essengèle s'envola vers le ciel. Et tandis
qu'il montait dans les airs, le bûcheron lui cria :
- Regarde bien, mon brave. De quel côté les montagnes
bougent-elles ?
Au bout d'un moment, Essengèle commença à redescendre,
et comme il allait toucher terre, le bûcheron le saisit au vol
en lui demandant :
- As-tu vu de quel côté les montagnes bougeaient ?
- Oui, c'était en ligne droite à partir d'ici vers le
couchant.
- Eh bien, vas-y, car cela signifie que mon frère aîné
travaille là-bas.
Essengèle se mit donc en route dans la direction du couchant.
Il marcha et courut sans s'arrêter, tant qu'à la nuit
il atteignit le pied des montagnes. Il aperçut alors un homme
occupé à tailler au moyen d'une pelle, des mottes de
terre dans les montagnes. Lorsqu’'une motte avait été
détachée, il la jetait dans un précipice, faisant
ainsi de la place pour la semence.
- Que regardes-tu ainsi bouche bée ? demanda ce terrassier
à Essengèle.
- J'admire ta force, répondit notre héros.
- Ne perds pas ton temps à cela, ce n'est qu'une bagatelle.
Il y a des hommes bien plus forts que moi et si tu veux les voir,
va chez nous, de l'autre côté des montagnes. Quand tu
y seras arrivé, tu diras à notre mère que nous
allons venir tous trois pour le souper.
- Je vous en prie, faites-moi grâce, dit Essengèle, il
me faudra au moins dix jours pour passer ces montagnes et de plus,
la nuit est proche.
- Eh bien, suspens-toi à la pointe de ma moustache, ordonna
le terrassier.
Essengèle obéit. Le terrassier secoua sa moustache et
notre héros retomba sur ses pieds devant la porte de la maison
des géants, de l'autre côté de la montagne.
- Que demain te soit bienvenu, petite mère. Accepte-moi pour
ton fils.
En disant cela, Essengèle baisa la vieille femme au front et
lui fit force gentillesses, si bien qu'il fut impossible à
cette dernière de lui refuser sa pitié et ses soins.
- Hélas, mon fils, je ne sais comment je pourrai te préserver
du mal qui te menace. Je te plains, pauvre jeune homme; car tu es
faible et malheureux et mes gaillards t'ont envoyé ici pour
te torturer à mort. C'est ainsi qu'ils traitent ceux qui leur
tombent entre les mains et tu n'es pas le premier qui s'y soit laissé
prendre. Mais tu es le premier, pour ton bonheur, qui ait su toucher
mon cœur. J'essaierai de te sauver.
Alors la vieille prit son aiguille et en culbuta la montagne la plus
proche. Elle creusa une espèce de fosse où Essengèle
fut obligé d'entrer, puis elle remit la montagne à sa
place.
Peu après arrivèrent les trois frères, le pêcheur,
le bûcheron et le terrassier.
Après avoir déposé leurs outils, ils demandèrent
: - Où est-il ce misérable ver que nous avons envoyé
ici ?

- Je n'en sais rien, répondit la vieille, il
n'est venu personne pendant votre absence.
Après avoir flairé de tous côtés, les trois
géants dirent sévèrement :
- Ne nous trompe pas, la vieille, il se trouve quelque part, tout
près d'ici, nous l'avons bien senti. Montre-nous où
il est, sinon nous allons tout saccager.
La vieille ne pouvait leur résister et elle fut obligée
de faire sortir Essengèle de sa cachette.
Les trois frères se mirent à table pour souper et placèrent
Essengèle à côté d'eux. Après avoir
mangé, ils occupèrent chacun un angle de leur cabane
et ordonnèrent à la vieille de se placer dans le quatrième.
Essengèle était au milieu de la pièce.
- Allons, pêcheur, tu es le cadet, c'est à toi à
commencer le jeu, prononça alors le terrassier.
Le pêcheur se mit à souffler, et par la force de son
haleine, Essengèle se trouva enlevé comme un fétu
par le vent et rejeté dans l'angle où se trouvait la
vieille. Par bonheur pour lui, celle-ci eut le temps de le saisir
au vol, empêchant ainsi qu'il ne se s'écrasât contre
le mur. Mais comme elle avait résolu de le sauver, elle fit
mieux encore.
- Ha, ha, ha ! mes petits enfants, dit-elle en feignant de prendre
part au jeu, quel misérable petit bonhomme vous avez trouvé
là ! Il est si faible qu'il ne manquera pas de se briser en
miettes s'il heurte le mur. Mettons-le plutôt au milieu de la
pièce et soufflons tous ensemble contre lui. Ce sera très
drôle de le regarder s'ébouriffer.
Les fils furent d'accord ; on replaça Essengèle au milieu
de la cabane et tous les quatre se mirent à souffler contre
lui. Ils soufflèrent tant et si bien que le pauvre homme, tournoyant
comme un fuseau, s'éleva de plus en plus et s'envola enfin
par l'ouverture de la cheminée.
C'était précisément ce que sa vieille mère
adoptive désirait, et pour cela, elle n'avait cessé
de souffler sous les pieds d'Essengèle, de façon à
le faire monter toujours plus haut.
Essengèle s'envola donc par la cheminée et après
être monté jusqu'aux nuages, il redescendit et s'accrocha
au passage aux branches d'un arbre.
Furieux de ce qui était arrivé, les trois frères
sortirent en courant de leur cabane pour se mettre à sa recherche.
Mais comme ils ne l'apercevaient nulle part, ils rentrèrent
en disant :
- Il n'ira pus loin pendant la nuit. Nous le retrouverons demain et
nous nous dépêcherons de finir notre jeu.
Essengèle, qui s'était bien gardé de descendre
de son arbre tant qu'ils étaient en vue, quitta alors sa retraite
et se mit à courir de toutes ses forces. Il courut toute la
nuit, tellement qu'au lever du soleil il pouvait à peine se
traîner.
Mais soudain, il entendit du bruit derrière lui. Les trois
frères s'étaient remis à sa poursuite et s'appelaient
à travers le bois. Il les entendit même crier :
- Par ici, par ici ! Il vient d'y passer, nous allons l'attraper.
Essengèle se jeta par terre et attendit son sort. Il allait
fermer les yeux, pensant qu'il ne les rouvrirait pas, lorsqu'il aperçut
un vieillard s'avançant vers lui.
Cet homme marchait avec peine, tout courbé et il gémissait
en se tenant le côté.
Essengèle trouva, Dieu sait comment, la force de se relever
et courut auprès du passant. Il tomba à ses pieds et
le supplia, disant - Sauve-moi, âme charitable. Je suis poursuivi
par d'affreux tyrans.
- Qui sont-ils ? demanda le vieillard.
- Un pêcheur, un bûcheron et un terrassier.
- Ah ! je les connais, ces brigands-là ! Eh bien, viens te
mettre dans mon gant et prends-y la place de mon petit doigt.
A peine Essengèle eut-il disparu que les trois frères
accoururent à leur tour auprès du vieillard.
- Eh, vieillard ! qu'as-tu fait de ce petit bonhomme qui a dû
passer près de toi tout à l'heure ?
- Que voulez-vous en faire ?
- Oh ! ce n'est qu'un insecte qui nous sert de jouet. Mais si tu ne
nous le rends pas, nous te prendrons toi-même pour notre jeu.
- Ah ! c'est là ce que vous comptez faire. Eh bien, sachez
que j'en ai mâté de plus forts que vous ! Et, arrachant
trois poils de sa barbe, le vieillard lia bras et jambes aux trois
frères et les suspendit ainsi ligotés à un arbre
en leur disant :
- Que le vent nettoie vos os par son souffle ! Restez suspendus et
criez jusqu'à ce que votre vieille mère vous entende
et vienne vous délivrer !
Après quoi il se remit en route.
- Et toi, mon brave, qui es-tu et où vas-tu ? fit-il à
Essengèle.
Celui-ci lui raconta fidèlement son histoire. Quand il eut
achevé son récit, le vieillard lui dit :
- Tu as eu grand tort de quitter ta vieille mère et ton pays
natal. Il est bien facile de trouver quelqu'un de plus fort que soi.
Quant à moi, bien que je sois malade et ne puisse marcher qu'avec
peine, je me suis fait un jeu de vaincre ces trois gredins-là.
Lorsque j'étais jeune, je faisais bien d'autres tours de force,
mais à présent j'ai un fils qui est beaucoup plus fort
que moi. Pour te donner une idée de sa force, je vais t'en
donner un exemple.
Dernièrement, j'ai voulu qu'il se mariât. Nous avons
trouvé une fiancée et payé pour elle une bonne
rançon, selon nos coutumes. Hier, nous sommes partis pour aller
la chercher. La nuit nous a surpris pendant que nous étions
en route et il nous a fallu passer la nuit dans la forêt. A
peine étendu sur la terre, mon fils s'est aussitôt endormi,
car il est jeune. Mais quant à moi, cela m'a été
impossible : le souffle de mon fils était si bruyant que je
croyais entendre le fracas d'un orage continuel. Des arbres craquaient
et se déracinaient et je ne pouvais trouver aucun repos. De
guerre lasse, j'ai voulu réveiller mon fils pour le prier de
se tourner la tête vers le ciel. Au moment où je m'approchais
de lui, il a soufflé si fort que je suis parti au diable, pour
retomber enfin sur une pierre aiguë qui m'a blessé au
côté.
Enfin réveillé par mes cris, mon fils est accouru, m'a
relevé et a bandé ma blessure en la comprimant avec
le lattis d'une haie voisine. Mais je n'ai pas pu aller chercher sa
fiancée, car je ne marche qu'avec peine et suis très
affaibli.
Le vieillard venait d'achever son récit, lorsque son fils arriva
auprès d'eux.
- Je voulais aller chercher ma fiancée tout seul, dit-il à
soli père, mais j'ai pensé que nos coutumes ne me le
permettaient pas. Le père de ma fiancée serait offensé
si je venais la chercher sans témoins. Que faut-il faire ?
- Mon fils, répondit le vieillard, je ne pourrai jamais aller
si loin. Je vais regagner ma maison et lorsque je serai guéri,
nous irons ensemble chercher ta fiancée.
- Et celui-ci, qui est-il ? continua le fils en apercevant Essengèle.
Le vieillard lui redit l'histoire de notre héros.
- Eh bien, cela tombe très bien, je vais l'emmener et il me
servira de compagnon. De cette façon, je n'aurai pas besoin
de retarder mon mariage.
Essengèle se mit à s'excuser.
- Pardonnez-moi, jeune seigneur, mais je ne pourrais jamais vous suivre
; je suis à moitié mort de fatigue et n'ai pas dormi
de la nuit, tant j'étais effrayé. En outre, je suis
si faible qu'il est facile de me faire du mal et j'ai grand peur !
- Tout cela ne signifie rien, répliqua le fils du vieillard.
Si tu es fatigué, je te prendrai dans ma poche, et quant à
te faire du mal, personne n'osera y songer devant moi, car il n'y
a jamais eu et il n'y aura jamais quelqu'un de plus fort que moi.
- Prends garde, dit alors le vieillard, ne te vante pas, car tu es
jeune. Souviens-toi de l'homme à barbe grise qui monte un cheval
blanc. Il a des prétentions sur ta fiancée et il est
en colère contre toi parce que tu vas l'épouser.
Mais le fils ne voulut rien entendre. Il mit Essengèle dans
sa poche et reprit sa route vers la maison de sa fiancée.
Le jeune époux et son témoin furent fort bien reçus
et on les traita avec beaucoup d'égards. Après que le
mariage eût été célébré selon
la coutume du pays, la jeune femme fut remise aux mains de son mari.
En sa qualité de témoin, Essengèle fut comblé
de présents et il reçut même une pièce
d'or de dimensions telles, qu'il ne put parvenir à la déplacer.
Par bonheur, le fils du vieillard lui offrit de la prendre dans sa
poche.

Il fallait songer à rentrer. Le jeune géant mit sa femme
sur son épaule et Essengèle se logea dans la tige de
sa botte. C'est ainsi qu'ils prirent le chemin du retour.
Ils marchaient et causaient tous ensemble et avaient déjà
fait une bonne partie de la route, lorsqu'ils entendirent derrière
eux le galop d'un cheval lancé à toute bride. Pareil
à un ouragan, un petit vieillard à longue barbe grise
et monté sur un cheval blanc, se précipita sur le jeune
géant, le saisit entre deux doigts par la taille et le fourra
dans son étrier, où il le maintint de force avec sa
jambe. Ensuite, il saisit la jeune femme, la mit en selle devant lui
et repartit au grand galop.
Comme la nuit tombait, le petit vieillard les fit tous entrer dans
une épaisse forêt où il voulait passer la nuit.
Il alluma un grand feu, puis, arrachant un pin séculaire qu'il
fendit par un bout avec son poignard pour en faire une pincette énorme,
il y enserra le jeune géant et le mit rôtir sur le brasier,
tout comme s'il se fût agi d'un gigot de mouton. Sous l'effet
de cette chaleur épouvantable, le malheureux se mit à
gigoter de telle sorte que notre Essengèle, toujours blotti
dans sa botte, en dégringola, échappant ainsi à
une triste fin. Il était donc sauvé et s'éloigna
en rampant pour se cacher dans les environs. Après avoir retourné
un peu son rôti, le vieux cannibale dit à son cheval
blanc :
- Réveille-moi quand il sera à point.
Puis il s'étendit près du feu et ronfla bientôt
si fort que des flots d'étincelles s'échappaient de
ses narines.
Quand il le vit bien endormi, le jeune géant recommença
ses efforts pour se dégager du terrible étau qui le
maintenait. Il se débattit tant et si bien qu'il allait pouvoir
s'échapper, lorsque le cheval blanc se mit soudain à
faire du tapage. Son maître se réveilla, remit vivement
son rôti en place et y planta son poignard pour voir s'il n'était
pas encore à point. Un sang rouge et chaud coula le long de
la lame. Furieux de ce qu'il devait attendre encore, le vieux invectiva
son cheval.
- Eh bien, espèce de loup crevé, qu'est-ce que tu as
fait depuis hier soir au lieu de surveiller ce magnifique rôti
? Attends, je vais t'apprendre à m'obéir.
Et il battit son cheval et le frappa si fort avec le manche de sa
cravache qu'il lui enleva des morceaux de peau et de chair, et le
fit saigner abondamment.
Là-dessus il se recoucha et ronfla bientôt de plus belle.
Le jeune géant recommença alors ses efforts pour se
dégager. Sa jeune femme (le vieux l'avait laissée attachée
à la selle) se mit à parler au cheval blanc :
- Mon bon petit cheval, mon cher coursier, je t'en prie, ne perds
pas mon mari. Ne me rends pas malheureuse pour toujours, moi qui suis
si jeune. Tu sers fidèlement un affreux tyran, qui pour prix
de tes services te bat et te torture cruellement ; sers donc plutôt
mon mari, sauve-le d'une mort effroyable et emporte-nous vivants loin
d'ici. Alors tu habiteras chez nous et tu vivras dans l'abondance.
Je prendrai soin de toi et te nourrirai de mes propres mains. Tu mangeras
de l'orge et boiras de l'eau fraîche tant que tu en voudras.
Le cheval blanc lui répondit :
- Tu m'as persuadé par tes douces paroles, ma belle. Je n'éveillerai
pas le vieillard et ton mari sera sauvé.
Au même instant, le jeune géant s'arracha enfin à
la terrible broche et les rejoignit.
Le cheval blanc lui dit :
- Monte sur moi et je vous porterai tous deux chez vous avant que
mon maître ne s'éveille.
- Non, répondit l'intrépide mari, car si je ne me venge
pas de mon ennemi, la vie me deviendra un fardeau et je n'oserai plus
regarder les gens en face. C'est moi qui vais l'éveiller pour
le sommer au combat.
- Malheureux ! s’exclama le cheval blanc, tu seras perdu et
ta femme et moi nous périrons aussi, car personne n'a jamais
pu vaincre le vieillard. Mais puisque j'ai promis de te sauver, je
pousserai ma trahison jusqu'au bout. Ecoute-moi.
« Il faut que ta femme s'empare d'un petit couteau qui se trouve
dans le fourreau du poignard de mon maître. Au moyen de ce couteau,
elle lui coupera sa longue barbe grise, et il perdra ainsi sa force.
»
La jeune femme fit ce qu'il conseillait, puis son mari saisit le vieillard
et le jeta sur le brasier. Privé de force, le vieil anthropophage
cria de douleur. Il tournoya un moment dans les flammes et mourut
bientôt.
Alors le vainqueur monta avec sa femme sur le cheval blanc. Ses brûlures
le faisaient cruellement souffrir, mais il était si content
d'avoir puni son rival qu'il en oubliait tout le reste.
- En route ! cria-t-il joyeusement.
- Et moi ? Et moi ? dit tout à coup une voix tout près
d'eux. Mon cher seigneur as-tu oublié ton petit compagnon ?
Veux-tu abandonner ton pauvre Essengèle ?
- Eh bien, attrape mon étrier et faufile-toi dans ma botte,
à ta place habituelle. Il est temps de partir.
Quand ils arrivèrent chez eux, ils trouvèrent le père
du jeune géant couché sur de bonnes peaux de mouton
bien chaudes. Sa blessure au côté était pansée
et en bonne voie de guérison.
Le vieillard dit à Essengèle :
- Retourne chez toi, jeune homme, va vivre auprès de ta vieille
mère, dans ton pays natal et sache désormais que la
force d'un homme est bien peu de chose. On trouve toujours plus fort
que soi et il en est de même pour toutes choses en ce monde.
Essengèle rentra donc dans son village. Il y ramena, sur char
traîné par quatre bœufs, la pièce d'or reçue
lors des noces jeune géant et tout le monde sut qu'il était
devenu riche. Mais lorsque ses voisins le flattaient et vantaient
sa force extraordinaire il leur répondait modestement :
- Il ne manque pas d'hommes plus forts que moi. On trouve facilement
son maître et il en va ainsi de tout dans ce monde.
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