Les contes divers

(CONTES DU CAUCASE)

contes du Caucase


L'oiseau merveilleux de la bouche duquel tombent les roses de mai...

Quand il fut ainsi harnaché

Quand il fut ainsi dûment harnaché, le tzarevitch alla prendre congé de son père. Il se prosterna devant lui, baisa sa main amaigrie en guise de bénédiction - le vieux Padischah était si faible qu'il ne pouvait même plus soulever sa main - puis il sauta sur son cheval et partit pour courir le monde, à la recherche de l'Oiseau merveilleux, de la bouche duquel, lorsqu'il chante, tombent les roses parfumées de mai.
Le temps fuyait, rapide comme un torrent de montagne. Le jeune héros n'aurait pu dire combien de temps il galopa, ni quelle distance il parcourut. Il franchit enfin la montagne des Pies, celle des Corbeaux, traversa d'innombrables rivières et arriva, un soir, dans une profonde vallée. Celle-ci était couverte d'une épaisse et sombre forêt, mais un feu brillait au centre.
- Je pourrai peut-être passer la nuit ici, près du feu, en compagnie de braves gens, se dit Melik Mamed.
La nuit descendit avant qu'il n'eût atteint la forêt et lorsqu'il y pénétra, il faisait absolument noir. Impossible de rien distinguer. Mais un héros ne se laisse pas rebuter pour si peu et Melik Mamed entra courageusement sous les arbres. Ils étaient étroitement entremêlés ; des buissons épineux s'accrochaient au chevalier, des broussailles enlaçaient les pieds de son cheval et les oiseaux nocturnes criaient et se lamentaient lugubrement à la cime des arbres. Le tzarevitch n'était pas superstitieux. Il se fraya un chemin en taillant avec sa hache tout ce qui s'opposait à son passage, et toute la forêt résonnait du craquement des arbres qui s'effondraient.
Au centre de la forêt, dans une grande prairie, brûle un feu énorme, alimenté de chênes séculaires et sur lequel rôtissent sept taureaux embrochés au tronc d'un pin géant. Melik Mamed s'approche de l'immense brasier. Tout à coup, un autre feu s'allume ; plus haut que la forêt, des gerbes d'étincelles jaillissent dans les airs et un monstre horrible, paraissant descendre des nuages, fond sur le tzarevitch, comme le faucon sur la perdrix. Il tâche de le déchirer de ses griffes, ou de le fracasser d'un coup-de sa puissante queue, terminée par sept meules de moulin. Il s'acharne et lutte férocement, mais le tzarevitch tient bon.
Ils furent aux prises trois jours et trois nuits, sans que le monstre pût nuire au héros, mais aussi sans que celui-ci parvînt à le toucher de son arme.
Le troisième jour touchait à sa fin, lorsque le monstre tua le cheval de Melik Mamed. Alors la lutte devint plus difficile pour celui-ci, car il était désormais à pied. Sa lourde cuirasse menaçait de lui faire perdre l'équilibre, ses genoux vacillaient et ses bras vigoureux étaient affaiblis par cet incessant combat. Le tzarevitch se mit à prier :
- Oh ! Allah ! tout-puissant, n'abandonne pas ton serviteur dans cette épreuve. Je ne lutte pas pour moi, mais pour mon vieux père.
Et Allah, - loué soit son nom - entendit la prière du héros. Il lui répondit en lui envoyant une inspiration.
Au moment où le monstre se précipitait une fois de plus sur lui, Melik Mamed rassembla toutes ses forces et enfonça son sabre dans le corps de son terrible adversaire.