Les contes divers
(CONTES DE CARELIE)

Le pauvre et le juge
Un homme et sa femme vivaient dans la pauvreté.
Un jour, il ne leur resta plus rien à manger. La femme dit
à son mari :
- Débrouille-toi comme tu veux, mais il faut que tu nous trouves
de la farine. Sinon, nous mourrons.
L'homme prit le chemin du village voisin. Tout en marchant, il réfléchissait
à ce qu'il pourrait faire. "Seule une astuce peut me tirer
d'affaire, pensa-t-il. Il faut que j'arrive à rouler un riche
marchand."
Il entra dans un magasin et dit au patron :
- Vends-moi un sac de farine. Le patron dit :
- Volontiers. Donne-moi de l'argent. Le pauvre répondit :
- D'argent je n'ai point. Par contre, je possède un superbe
boeuf bien gras. Je peux te payer avec la viande.
- Un superbe boeuf bien gras, tu dis ? Ça m'intéresse.
Prends deux sacs de farine et, quand tu tueras ton boeuf, tu me réserveras
une cuisse.
Le pauvre emprunta une charrette, y déposa les deux sacs de
farine et alla dans un autre magasin. Il demanda à acheter
un sac de farine et quand le marchand lui demanda comment il comptait
le payer, il lui dit qu'il avait un gros boeuf bien gras qu'il s'apprêtait
à abattre. Le marchand lui céda trois sacs contre la
promesse de la partie arrière de la bête.
Le pauvre chargea les trois sacs dans le chariot et se rendit dans
un troisième magasin, où il promit la moitié
de la carcasse du même boeuf en échange de cinq sacs
de farine. Le pauvre rentra ainsi chez lui avec un plein chariot de
farine.
- Voilà pour toi, femme, de quoi nous faire du pain et des
tourtes.

Le pauvre commença par se remplir le ventre,
puis il pensa aux marchands qui ne manqueraient pas de se présenter
pour récupérer leur dû. Il décida d'aller
voir le juge. Il lui présenta l'affaire de la façon
suivante :
- J'ai emprunté à des marchands de la farine contre
la promesse de leur donner la viande de mon boeuf une fois que je
l'aurais abattu. Mais j'ai changé d'avis, je préfère
garder la viande pour moi. Nous pourrions nous la partager à
tous les deux si tu envoyais promener les marchands quand ils viendront
porter plainte contre moi.
L'idée d'avoir de la viande gratis plut au juge. Il dit au
pauvre :
- Ce ne sera pas facile de se débarrasser de ces marchands,
mais on peut toujours essayer... Un gros boeuf bien gras, cela mérite
quelques efforts ! Le mieux, quand les marchands se présenteront,
c'est que tu fasses l'imbécile. Contente-toi de répondre
à toutes les questions : "Abadou, abada, abadabou. "
Le juge eut bientôt la visite du premier marchand qui lui exposa
ses griefs contre le pauvre. Le juge appela alors celui-ci :
- Tu reconnais le marchand que voici - Abadou, abada, abadabou.- Tu
lui as bien emprunté de la farine ? - Abadou, abada, abadabou.
i - Tu avais promis de lui donner de la friande en échange
de la farine ? - Abadou, abada, abadabou. s Le juge se tourna alors
vers le marchand :

- Tu ne vois donc pas que c'est un simple d'esprit
? Tu n'avais qu'à te méfier. Je ne peux rien faire pour
toi.
Le juge expliqua ensuite pareillement aux deux autres marchands qu'on
ne juge pas les benêts et que c'était à eux de
prendre leurs précautions. Resté seul avec le pauvre,
il lui dit:
- Eh bien, tu vois si j'ai eu vite fait de me débarrasser de
ces trois gêneurs ! Maintenant, tu peux aller tuer ton boeuf
et tu m'apporteras la partie arrière.
- Abadou, abada, abadabou.
- Les marchands sont partis, tu n'as plus besoin de faire l'idiot.
Parle normalement.
- Abadou, abada, abadabou, répéta le pauvre. Partis
les marchands, parti l'idiot et parti le boeuf. De boeuf je n'en ai
jamais eu. Salut !
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