Contes et légendes d'Europe
Provenant d'Angleterre
Le haricot céleste
Il y a plus de deux mille ans la musique était
à peu près inconnue des hommes, qui ignoraient les instruments
et savaient tout au plus chanter à une voix. En ce temps-là
vivait, dans le pays qu'on nomme aujourd'hui l'Angleterre, une très
pauvre femme. Après la mort de son mari, un géant l'avait
dépouillée de tous ses biens, ne lui laissant en tout
et pour tout qu'une vache, une chèvre... et son fils Jacques.
Ce dernier n'avait pas un goût marqué pour le travail.
Il pouvait rester des heures entières
à la fenêtre, rêvassant, échafaudant des
plans pour reprendre au géant les biens dont le pillard s'était
indûment emparé. Mais à qui s'adresser pour arriver
à retrouver cet homme sans cœur ? Bientôt la misère
s'établit au logis. « Vendons la vache, dit la mère,
c'est notre dernière ressource ! » Elle ordonna donc
à son fils de conduire l'animal au marché et de veiller
à en obtenir un bon prix. Le garçon obéit ; il
passa une corde autour des cornes de la vache et l'emmena à
la ville. A la porte de la cité, un homme aborda le fils de
la veuve : «Hé, jeune vacher, j'ai là quelque
chose que tu seras
enchanté de voir!» En disant cela, il souriait d'un air
finaud tout en montrant une poignée de beaux haricots mouchetés
d'or et d'argent. Jacques fut ébloui. « Ce sont de véritables
trésors, pensa-t-il ; je donne ma vache, je prends les haricots
et, ce soir, maman ne pourra que me féliciter de ce troc...
Jacquot, me dira-t-elle certainement, tu as fait là un échange
avantageux.»
Mais quand Jacques tira les haricots de sa poche et dit à sa
mère : « J'ai obtenu ces merveilleux haricots pour notre
vache!», la pauvre femme leva les bras au ciel. « Gros
bêta, s'écria-t-elle, qu'as-tu donc fait là ?
» Et, de colère, elle jeta les haricots dans le champ.

« Puissent les oiseaux les faire disparaître, dit-elle,
ce n'est pas même la peine de les planter au potager!»
Jacques passa une mauvaise nuit. Dans son insomnie il entendait sa
mère se lamenter
de n'avoir pas en poche les beaux écus sur lesquels elle comptait.
Et quand il parvenait à s'assoupir, il lui semblait voir tomber
sur lui une pluie de haricots dorés et argentés. Pour
comble de malheur, le méchant géant lui apparaissait
aussi en rêve et lui faisait la nique.
Mais, tôt le matin, Jacques entendit sa mère qui lui
criait: « Lève-toi ! Un haricot a poussé une tige
si haute qu'elle a atteint le ciel.» En effet, une énorme
tige de haricot, toute fleurie, droite comme un i, une tige comme
on n'en avait jamais vu, partait du champ, se perdait dans les nuages
et montait jusqu'au ciel. La mère supplia son fils de ne pas
escalader l'étrange plante. Mais, avant qu'elle eût pu
le retenir, le garçon s'élança.
«Adieu, chère maman, dit-il, la tige est là précisément
pour que j'y grimpe ! » Et il grimpa si haut, si haut qu'il
disparut aux regards de sa mère éplorée qui,
en bas, grondait encore et se désolait.
Tout en haut, Jacques atteignit un pays en forme de cuvette, dénudé
et continuellement traversé d'étoiles filantes. Il vit
tout d'abord la maison de la lune puis, derrière, le palais
du soleil. A l'entrée de la maison de la lune, une belle dame
souriait noblement. Elle accueillit le voyageur céleste avec
ces mots : « Il était temps que tu viennes me rendre
visite. Ne sais-tu pas que je suis ta bonne fée et que c'est
moi qui t'ai envoyé les haricots et fait en sorte que l'un
d'eux pousse une tige qui monte jusqu'ici? Et maintenant écoute!
Le géant qui habite une grotte à mi-chemin entre ma
maison et le palais du soleil est aujourd'hui de bonne humeur, ce
qui lui arrive rarement. Il joue de la harpe. Evite cependant de prêter
attention aux sons mélodieux. Par prudence, abaisse ton bonnet
sur tes oreilles, sinon tu oublieras ta mission. La bourse que le
géant a volée à ta mère est suspendue
à sa ceinture, et la poule aux œufs d'or caquette tout
près. Emporte l'une et l'autre, car le géant sera si
absorbé par sa musique qu'il ne remarquera rien. )

« Qu'ai-je besoin de rabattre mon bonnet sur mes oreilles ?
pensa Jacques. Moi qui n'ai
entendu de musique, ne veux pas manquer une si belle occasion ! »
De loin déjà il ouït la harpe et, quand il arriva
dans la grotte, il fut si ensorcelé par les sons mélodieux
qu'il en perdit la tête. Il écouta, bouche bée,
jusqu’a ce que le géant eût tiré le dernier
accord de son instrument. Puis l'homme qui avait volé sa mère
plaça la harpe, la bourse et la poule aux œufs d'or dans
un coffre sur le couvercle duquel il se coucha et s'endormit. Le souffle
produit par ses ronflements était si puissant que
Jacques fut soulevé de terre et entraîné au loin
dans un tourbillon.
La bonne fée l'engagea à tenter sa chance une fois encore.
« Ah! si au moins je pouvais emporter la harpe ! » pensa
Jacques. Cette fois le géant tirait de son instrument une musique
si gaie que Jacques fut tenté de l'accompagner en chantant.
Mais il se contint, empoigna la bourse, saisit la poule et s'enfuit.
Quand le géant s'aperçut de la disparition de ses trésors,
il était trop tard pour songer à
poursuivre le jeune homme, car Jacques était déjà
sur terre. Fou de rage, le géant lui lança la première
chose qui lui tomba sous la main, c'est-à-¬dire sa harpe.
Dans sa chute, elle scintilla de façon si merveilleuse, avec
des sons si doux, que les hommes tombèrent à genoux
et crurent que le ciel lui-même descendait vers eux. Jacques
ramassa la harpe et la garda. Plus tard, quand il fut devenu un bon
musicien, il parcourut le vaste monde et, comme il jouait chaque jour
mieux que la veille, il fut partout le bienvenu.
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