Contes et légendes d'Europe
Provenant d'Allemagne
L'omelette désobéissante
« Rien de meilleur qu'une bonne omelette bien
épaisse et bien grasse ! » dit la mère en apportant
les pots et en allumant le feu. Dans le plus grand, il y avait de
la farine, dans le deuxième du lait, dans le troisième
de la graisse. A portée aussi la salière et le sucrier,
sans oublier, bien sûr, un bel œuf nacré que la
meilleure poule venait de pondre. La mère brisa cet œuf
au-dessus de la farine, versa du lait, saupoudra de sucre, mélangea
le tout, et cela devint une omelette très convenable. Dans
la poêle, l'omelette gonfla.
L'odeur appétissante qui s'en dégageait attira les sept
enfants autour du feu. Chacun d'eux suppliait: « O mère,
laisse-moi goûter cette merveille ! » Et même le
grand-père quitta son fauteuil, trotta par la cuisine et, la
mine gourmande, demanda: «Ma chère fille, donne-moi un
morceau de cette bonne omelette, je meurs de faim. »
« C'est trop tôt encore!» répliqua la mère
qui regarda dans la poêle pour voir si l'omelette était
assez dorée. Elle fut épouvantée. L'omelette
était bien là, dans la graisse bouillante. Mais elle
avait pris l'aspect d'un visage curieusement ridé, sombre et
renfrogné, avec une bouche, deux yeux et un nez. Un œil
était grand ouvert, l'autre à demi-fermé, et
ils louchaient tous deux méchamment. Le nez, boursouflé,
menaçait d'éclater et la bouche se tordait en une moue
de dépit.
A ce moment-là, l'omelette se mit à parler : «
Ah! ah! dit-elle, vous voulez donc me dévorer ? Je ne suis
pas d'accord! » Et, courroucée, elle se coucha sur le
flanc, puis se redressant, sauta hors de la poêle et s'enfuit
par la porte. La mère lui ordonna: « Omelette, reste
là ! » Mais l'omelette refusa d'obéir et la pauvre
femme la poursuivit, une cuiller dans une main et la poêle dans
l'autre, en criant : « Arrêtez-la ! arrêtez-la !
»

Elle réussit enfin à saisir la fuyarde
par un bout, mais s'aperçut qu'elle devait courir avec elle
sans pouvoir la lâcher. Et les enfants, les uns derrière
les autres, se cramponnaient à son tablier et couraient à
sa suite. Le grand-père, qui voulait retenir le cadet, resta
pris et dut courir, lui aussi. Collés les uns aux autres, ils
étaient entraînés par l'omelette endiablée.
- En cours de route, ils rencontrèrent un chat au poil hérissé,
qui dit en son langage : « Laisse-moi t'avaler, succulente omelette
! » Mais celle-ci grogna : « Accroche-toi au grand-père
si tu as envie de nous suivre. » Un peu plus loin, un coq perché
sur un fumier s'écria de sa voix rauque : « Délicieuse
omelette, avec quel plaisir je te mangerais ! » L'omelette ré
pliqua : « Eh bien, tiens-toi à l'oreille du chat, et
tu seras aussi de la fête. » Ce fut ensuite le tour d'une
vache tachetée qui revenait de l'abreuvoir.
« Toi, s'écria-t-elle à l'adresse de l'omelette,
tu ferais bien mon affaire ! » - « Tout doux, ma belle,
railla l'omelette, saisis d'abord une plume du coq et nous verrons...
» Il en alla de même de la cigogne, qui était justement
à jeun. « Goûte tout d'abord un poil de la vache,
dit l'omelette, et tu
obtiendras peut-être ce que tu convoites ! »
- C'était un spectacle pittoresque que ce singulier cortège
avec l'omelette en tête et la cigogne en queue et, entre elles,
la mère, les sept enfants, le grand-père, le chat, le
coq et la vache. En chemin, ils rencontrèrent un cochon. Comme
chacun le sait, cet animal est très vorace. « C'est exactement
ce que souhaitais, grogna-t-il, il y a si longtemps que je n'ai pas
mangé d'omelette. Arrête-toi donc que je puisse t'engloutir
! »

Un cochon qui a faim, crie ; c'est pourquoi il n'entendit pas l'omelette
qui lui conseillait de s'accrocher à la cigogne pour avoir
sa part du festin. Il trotta aussi, il est vrai, mais seul, à
côté de l'omelette, de la mère, des sept enfants,
du grand-père, du chat, du coq, de la vache et de la cigogne,
et sans être lié à eux. Et tout en courant par
monts et vaux, il criait sans arrêt: « Sois donc raisonnable,
omelette stupide, tu finiras par tomber si tu ne t'arrêtes pas
! » Vers le soir, le cortège arriva au bord d'une rivière
qu'aucune passerelle ne franchissait. Pas le moindre bac non plus.
L'omelette fut dansl'embarras :
« Pourrai-je ou ne pourrai-je pas m'en tirer à la nage
? » se demanda-t-elle. Mais le cochon, empressé, se hâta
de lui dire : « Je te porterai volontiers sur l'autre rive,
car un cochon, c'est gras et la graisse ne s'enfonce pas. »
L'omelette se rendit à ces raisons, sauta sur le groin du porc
qui se jeta allègrement à l'eau. « Les autres,
pensa-t-il, resteront en arrière et l'omelette entière
sera pour moi. »
Au milieu de la rivière, l'omelette se sentit prise d'inquiétude.
« Saprelote, se dit-elle, c'est que le cochon va te manger,
et ça ne me dit rien d'être mangée par un cochon.
»
Elle prit son courage à deux mains, sauta à l'eau, revint
à la nage, retrouva la mère et retourna dans la poêle.
Là, elle se tint tranquille, comme toute omelette qui se respecte
doit le faire. Et la mère put la partager en treize morceaux.
Les convives se rangèrent autour de la poêle et chacun
reçut sa part : la mère, les sept enfants, le grand-père,
le chat, le coq, la vache et la cigogne. Et l'omelette conclut : «
C'est bien ainsi ! »
Le cochon pensait, lui, que l'omelette s'était cachée
dans la terre. Et il commença à chercher. Mais il ne
la trouvera jamais, dût-il fouiller le sol pendant mille ans...
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