Contes et légendes d'Europe
Provenant de Grèce
Le prince de sucre
Vous serez bien d'accord avec moi qu'il est plus agréable
de se trouver en compagnie d'êtres vivants que d'avoir affaire
à une marionnette qu'on a confectionnée soi-même.
C'est pourtant ce qu'une
princesse grecque ne pouvait comprendre. Un jeune homme lui faisait-il
la cour, elle se moquait de lui en disant: « Tu n'es pas assez
doux pour moi! » Elle répondit même ironiquement
à un des fils du roi, qui semblait pour elle l'époux
rêvé, et qui était très épris: «
Il me faut un homme doux. Toi, tu me parais trop amer.» Cette
remarque si impertinente eut le don d'irriter le jeune prince qui
répliqua du tac au tac : « Prends garde ! Pour finir,
tu te fabriqueras un homme en sucre et tu l'épouseras!»
« Et pourquoi pas ? » pensa aussitôt la princesse,
qui s'en fut chez l'épicier et acheta un sac de sucre. Au palais,
elle mélangea le sucre à un sirop de framboises et,
avec cette pâte, confectionna un prince
selon ses désirs. Pour humilier le fils du roi - qu'elle avait
dédaigné - elle donna au prince de sucre la stature
et le visage de son ancien prétendant. Elle le revêtit
d'habits semblables, l'arma d'une épée et lui posa sur
la tète la couronne qu'elle mettait la semaine. Puis elle présenta
la statue à son père en lui déclarant: «
Je veux ce prince de sucre pour époux, lui et nul autre ! »
Tout d'abord muet
d'étonnement, l'empereur finit par s'écrier: «
Ma fille, tu as sûrement perdu l'esprit! »
Malgré le désespoir de l'empereur devant une telle folie,
la princesse fit célébrer ses noces avec l'homme de
sucre. L'événement fut annoncé au son des tambours
et des trompettes. Une vraie comédie ! Le fiancé, raide
et figé, était assis sur un cheval. Derrière
lui, un serviteur avait pris place et le tenait solidement. Dans la
salle du trône où les noces furent célébrées,
le grand maître des cérémonies demanda solennellement:
« Princesse, veux-tu prendre pour époux l'homme de sucre?»

Hautaine, elle inclina la tête pour dire oui.
Au début, le nouveau ménage n'alla pas mal du tout.
Il n'y avait là rien d'étonnant: un époux qui
ne dit mot, ne contredit jamais sa femme, lui laisse faire tout ce
qui lui passe par la tête, c'est le rêve ! Tout d'abord,
la princesse voulait l'avoir sans cesse à ses côtés
et, après les repas, elle lui léchait
affectueusement le bout des doigts en guise de dessert... Mais, une
fois, il lui sembla que le prince de sucre esquissait un mouvement.
Etait-ce vrai ou bien s'agissait-il d'une illusion? Parfois il balançait
un de ses pieds, d'autres fois sa main se contractait légèrement.
Lin jour, en public, la princesse alla jusqu'à lui donner un
baiser. Miracle! Le prince de sucre se leva, mit ses deux bras autour
du cou de son épouse, puis l'écarta de lui en disant:
« Une fois, cela suffit, car je ne veux pas fondre sous tes
baisers ! »
A partir de ce jour, le prince de sucre fut un être réel
et vivant. Mais il n'en laissa rien voir. Sitôt qu'il y avait
du monde, il se tenait au garde à vous, immobile comme un soldat
de plomb. On ne le vit jamais rire; on ne put jamais déceler
dans ses yeux la moindre expression. Il avait le sourire béat
qu'ont toutes les poupées. La princesse aurait tant désiré
danser une fois avec son mari, mais il y avait danger qu'il ne glissât
sur le parquet et ne se brisât en mille morceaux. Bientôt,
la jeune épouse se lassa de vivre en compagnie d'un homme qu'elle
avait fait elle-même de sucre et de sirop. Elle en arriva à
ne plus pouvoir le supporter. Dès qu'il voulait prendre place
à ses côtés, elle s'enfuyait, se réfugiait
dans sa chambre où, regrettant sa folie, elle sanglotait en
se tordant les mains :
« Ah! si j'avais écouté mon père, mangé
l'homme de sucre et épousé le fils du roi! »

La nouvelle s'était répandue dans le monde entier que
la princesse avait épousé un homme en sucre et partout
on fut d'avis que la fille de l'empereur devait être punie pour
cette sottise dictée par l'orgueil. C'est pourquoi les rois
des pays voisins, parmi lesquels beaucoup avaient été
mystifiés et moqués, réunirent leurs armées
et marchèrent contre l'empereur. Quand celui-ci sentit la bataille
proche, il fit appeler la princesse et l'homme en sucre : «
C'est toi, dit-il, enfant têtue, qui es cause de ce malheur.
Allez tous deux au-devant de l'ennemi et implorez grâce ! »
Puis il murmura à l'oreille de la princesse: « Le fils
du roi est avec eux, peut-être t'aime-t-il encore, comme au
temps où il désirait devenir ton époux. »
« S'il l'aime encore ? » s'écria en ce moment l'homme
en sucre. La princesse se tourna et vit son mari - en apparence rigide
et sévère - debout à côté de l'empereur.
Alors l'homme de sucre arracha son masque et mit, pour la deuxième
fois, ses bras autour du cou de la princesse : « Ton premier
homme de sucre, dit-il, il y a belle lurette que les mouches l'ont
mangé. Le deuxième, c'est moi ! Pour te
conquérir, j'ai joué longtemps le rôle de statue.
Viens et embrasse-moi maintenant. Oh ! que c'est agréable de
pouvoir enfin se mouvoir librement ! » - Les armées ennemies
que le fils du roi avait appelées s'en retournèrent
dans leurs pays au milieu de grands éclats de rire. Et naturellement,
il y eut de nouvelles noces, de vraies cette fois-ci.
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