Les contes hindous
contes du Vampire

Comment le roi fut embarrassé en présence des quatre
prétendants à la main de sa fille.
Le roi Trivikramasena quittant l'arbre Mmsapâ,
mit le vampire sur son épaule et s'en fut. « Sire, lui
dit le vampire à ce moment, cette promenade de nuit dans le
cimetière ne convient pas à votre dignité royale.
Ne voyez-vous pas que ce bois funèbre est plein de fantômes;
qu'il est efyayant la nuit, étant rendu opaque Par les ténèbres
comme aussi par la fumée des bûchers ? Hélas,
quelle obstination vous mettez à satisfaire ce moine mendiant
! Écoutez donc la question que je vais vous poser, pour vous
distraire durant le chemin. »
Il y a au pays d'Avanti une ville qui fut construite par les dieux
au début des âges cosmiques ; sans limites, tel le corps
de Siva, elle est parée de plaisirs et de prospérités.
On la dénommait Padmâvatï, puis Bhogavati, ensuite
Hiranyavati suivant qu'on était à l'âge d'or
ou aux deux âges ultérieurs, enfin Ujjayinï dans
l'âge actuel. Là régnait un excellent roi du
nom de Viradeva, la reine en titre s'appelant Padmarati.
Or le roi, dans son désir d'avoir un fils, se rendit avec
elle sur les bords de la Mandâkinï pour se concilier Siva
au moyen de pratiques d'austérité. Après avoir
observé un long temps ces pratiques, s'être livré à des
ablutions et à des hommages, il entendit du ciel une voix.
C'était Siva qui se déclarait satisfait de lui : « O
roi, il naîtra de toi un fils qui sera un homme vaillant, ainsi
qu'une fille dont la beauté incomparable humiliera les nymphes
célestes. »
Entendant cette parole divine, le roi Viradeva sentit ses voeux comblés
: il rentra dans sa capitale, accompagné de la reine.
Il eut d'abord un fils qui fut appelé Sûradeva ; puis
la reine Padmarati mit au monde une fille à qui son père
donna le nom d'Anangarati, parce que sa beauté, pensait-il,
aurait inspiré de la volupté au dieu Amour luimême.
Quand elle eut grandi, son père, qui cherchait pour elle un
prétendant assorti, fit apporter des portraits, peints sur
toile, de tous les rois de la terre. Mais, comme aucun d'entre eux
ne lui paraissait digne d'elle, le roi dans son affection dit à sa
fille : « Je ne vois pas de prétendant qui soit convenable
pour toi, ma fille. Assemble donc tous les rois et choisis toi-même. »
«
Mon père, reprit la princesse, je ne saurais choisir moi-même,
pour une raison de pudeur. Mais veuille me donner en mariage à un
jeune homme de belle mine qui connaisse de manière incomparable
un art particulier. Je n'ai besoin de rien d'autre. »
Quand le roi eut entendu ces mots de sa fille Anangarati, il se mit à la
recherche d'un prétendant possédant cette qualité.
A ce moment, quatre hommes se présentèrent, qui avaient
appris l'événement de la rumeur publique : ils venaient
du Deccan, ils étaient courageux, beaux, savants dans leur
métier. Reçus avec honneur par le roi, chacun d'eux
exposa quel était son art personnel, ceci en présence
de la princesse qu'ils souhaitaient obtenir.
Le premier dit: « Je suis un sûdra appelé Pancaphuttika.
Chaque jour je confectionne cinq paires de beaux vêtements
; j'en donne un à la divinité, un à un brâhmane,
je garde un de ces vêtements pour moi-même; la quatrième
paire, je la remettrai à, celle qui sera ma femme le cas échéant
; je vendrai la dernière, pour me procurer nourriture, boisson,
etc. Puisque je possède en toute vérité cet
art, donnez-moi Anangarati. »
Quand il eut ainsi parlé, le second dit : « Je suis
un vaigya du nom de Bhâsâjna : je connais le cri de tous
les animaux, y compris des oiseaux. Qu'on me donne la princesse ! »
Après le second : « Je suis, dit le troisième,
un ksatriya nommé Khadgadhara. J'ai des bras vigoureux. Il
n'y a pas mon égal sur terre pour connaître la science
de l'épée. Remettez-moi donc cette jeune fille, Sire
! »
Enfin le quatrième parla: « Je suis brâhmane,
mon nom est Jivadatta et voici mon art : je sais ranimer les créatures
mortes et les montrer vivantes en un instant. Qu'on me fasse don
de cette fille, à moi qui réalise des exploits dignes
d'un être supérieur. »
Quand ils eurent parlé, le roi Viradeva, qui avait sa fille à ses
côtés, voyant qu'ils étaient tous des êtres
surhumains par l'allure et la forme extérieure, fut dans la
perplexité.
Quand il eut narré cette histoire, le vampire demanda au roi
Tyivikyamasena, après l'avoir menacé de la malédiction,
comme il a été dit : « Sire, dites-moi auquel
de ces quatre hommes la jeune Anangarati devrait être donnée
en mariage ? »
« Tu me forces à rompre le silence, comme d'ordinaire,
pour perdre du temps, reprit le roi : autrement, pourquoi me poserais-tu
cette question insolite, ô maître de magie ? Comment
donnerait-on une femme ksatriyâ à un tailleur, qui est
un sûdra ? Et comment donnerait-on une femme ksatriyâ à un
vaisya ? L'art de comprendre le langage des animaux et en particulier
des oiseaux, qui est le sien, quelle en est l'utilité ? Quant
au quatrième, le byâhmane, qui se croit un homme supérieur,
c'est simplement un magicien qui a oublié les lois de sa caste
: à quoi bon épouser un être déchu ? Ainsi
la fille doit être donnée au troisième, au ksatriya
Khadgadhaya, qui est du même rang qu'elle et qui possède
les vertus Propres à son savoir. »
A ces mots le vampire quitta l'épaule du roi comme il avait
déjà fait; et Par la force de la magie il s'en revint
bien vite à son repaire. Mais le roi courut à sa suite,
comme auparavant, pour le ramener. Car le coeur des héros,
ce bloc de vaillance, ne laisse pas place au découragement.
Haut de page