Les contes hindous
contes du Vampire

Comment les têtes du frère et de l'amant furent interverties
Le roi Tyivikramasena revint à l'arbre simsapâ;
comme auparavant, il prit le vampire sur son épaule et commença
de rentrer au plus vite avec lui, en silence. Chemin faisant, le vampire
lui dit : « Sire, vous êtes sage et courageux : aussi
m'êtes-vous cher. Je vais vous raconter une histoire distrayante
et vous poser une question. Écoutez. »
Il y avait sur terre un roi connu sous le nom de Yasahketu. Sa capitale
s'appelait gobhâvati. Dans cette ville était un beau
temple dédié à Gaurï, et au sud du temple
un étang sacré, « l'Étang sacré
de Gaurï ». Chaque année, au quatorzième
jour de la lune déclinante du mois d'Asâdha, une foule
de gens venus de toutes parts allaient en procession s'y baigner.
Or, une année, à ce moment de la lunaison, un jeune
blanchisseur du nom de Dhavala vint se baigner; il arrivait de son
village, Brahmasthala. Il aperçut à l'étang sacré
où elle était venue également la fille du blanchisseur
Suddhapata, qui portait le nom de Madanasundari. Son cceur fut, captivé
par la jeune fille, qui elle-même avait ravi son charme à
la lune. Il s'enquit de son nom et de sa famille, puis rentra chez
lui, malade d'amour.
Privé d'elle, il se laissa aller, refusant toute nourriture
; à sa mère qui l'interrogeait anxieuse, il expliqua
qu'il était amoureux. Elle en fit part à son mari Vimala
qui vint et voyant l'état de son fils : « Pourquoi es-tu
ainsi abattu, mon fils, quand il est si aisé d'avoir ce que
tu désires ? Si je demande à Suddhapata la main de sa
fille, il te la donnera. Nous ne lui sommes inférieurs ni pour
la caste ou la fortune, ni pour le métier. Je le connais et
il me connaît. La chose ne sera pas difficile pour moi. »
Ayant rassuré son fils, il l'engagea à prendre de la
nourriture. Et le lendemain Vimala accompagné du fils se rendait
chez Suddhapata. Il lui demanda sa fille en mariage pour son fils
Dhavala ; Suddhapata accepta avec empressement. On choisit une date
de bon augure, et Suddhapata, dès le jour suivant, donnait
à Dhavala la jeune Madanasundarï, son égale par
le rang. Le mariage accompli, Dhavala rentra chez son père
avec sa femme : elle s'était attachée à lui depuis
qu'elle l'avait rencontré, et lui-même voyait ses voeux
comblés.
Comme ils vivaient là dans le bonheur, le fils de son beau-père,
frère de Madanasundarï, arriva un jour. Tous le reçurent
avec civilité, sa soeur l'embrassa et le fêta. Après
s'être enquis des nouvelles de sa famille, il se reposa un instant,
puis : « Mon père m'a chargé d'inviter son gendre
ainsi que Madanasundarï, car nous avons à célébrer
une cérémonie en l'honneur de la déesse. »
Toute la famille et les personnes présentes approuvèrent
ce dessein et la journée passa à lui servir des boissons
et des mets dignes de la circonstance.
Le lendemain Dhavala partit avec Madanasundarï et son beau-frère
vers la maison du beau-père. En arrivant à Sobhâvati
avec ses deux compagnons, Dhavala passa tout près du grand
temple de Gaurï. A ce spectacle il fut pris d'un élan
de piété et dit à sa femme et à son beau-frère
: « Allons rendre visite à la déesse, la dame
bienheureuse. »
Mais le beau-frère, cherchant à l'en empêcher
: « Quoi, nous allons visiter la déesse les mains vides,
tous tant que nous sommes ? »
« Alors je vais seul, reprit Dhavala. Attendez-moi ici. »
Dhavala partit donc rendre visite à la déesse. Il entra
dans le temple, se prosterna, vit en méditation comment elle
avait brisé l'insolent démon aux dix-huit bras et terrassé
l'asura Mahisa sous ses pieds de lotus. Alors, poussé par le
destin, une pensée surgit en lui.
« Les gens adorent la déesse par toutes sortes de sacrifices
sanglants. Ne pourrais-je la satisfaire, moi aussi, pour atteindre
le salut en me sacrifiant moi-même ? » Et dans le sanctuaire
intérieur, qui était désert, il prit une épée
qui avait été offerte auparavant à la déesse
par quelques pèlerins. Il attacha par les cheveux sa tête
à la corde de la cloche et la trancha d'un coup d'épée.
Une fois tranchée, le corps tomba à terre.
Comme Dhavala n'était pas revenu après un long temps,
son beau-frère entra dans le temple de la déesse pour
se rendre compte. Et quand il eut vu le mari de sa soeur, la tête
tranchée, il fut si troublé qu'il se trancha la tête
également.
Comme il ne revenait point, Madanasundari se rendit à son tour
au temple de la déesse, en proie à l'anxiété.
Elle entra et vit son mari et son frère en cet état:
«Qu'est-ce là ? C'en est fait de moi », gémit-elle,
et elle tomba à terre. Puis, se relevant après quelques
instants, pleurant les deux êtres qui avaient ainsi péri
de manière inattendue : « A quoi bon continuer à
vivre ? » pensa-t-elle, et, voulant mettre fin à ses
jours, elle s'adressa à la déesse :
« O déesse, souveraine des divinités, qui dispensez
bonheur et vertu, qui joignez votre corps à celui de votre
époux l'ennemi du dieu Amour, vous le refuge de toutes les
femmes dont vous dissipez les misères, pourquoi avez-vous enlevé
d'un coup mon mari et mon frère ? Je ne le méritais
pas, ayant toujours été votre fidèle dévote.
Je recours à votre protection : entendez mon appel lamentable.
Je vais abandonner un corps frappé par l'infortune. Puissent
mon mari et mon frère redevenir miens dans la condition, quelle
qu'elle soit, où je renaîtrai moi-même, ô
déesse ! »
Et quand elle eut fini de louer et de supplier la déesse, elle
se prosterna, puis arrangea en forme de lacet une liane qui se trouvait
sur un arbre agoka. Mais, comme elle tendait le cou pour y fixer la
corde, une voix, venue du domaine aérien, se fit entendre :
« Ne te fais pas violence, ma fille : j'ai été
satisfaite de voir ce grand courage chez une personne aussi jeune
que toi. Enlève ce noeud ; rejoins les têtes de ton mari
et de ton frère chacune à son tronc et je t'accorderai
comme faveur qu'ils réapparaissent vivants l'un et l'autre.
»
A ces mots Madanasundarï défit le lacet et courut joyeusement
au temple. Mais, bouleversée comme elle était par cette
scène violente et ne discernant pas bien ce qu'elle faisait,
dans sa précipitation elle réunit la tête de son
mari au corps de son frère, et la tête de son frère
au corps de son mari : ainsi l'avait voulu le destin. Alors les deux
hommes se dressèrent, vivants, sans blessure, mais il y avait
confusion quant à leur personne parce que les têtes avaient
été interverties. Tous trois se racontèrent ce
qui leur était arrivé. Joyeux, après s'être
inclinés devant la déesse Gaurï, ils s'en furent
selon leur bon plaisir. En cours de route, Madanasundarï s'aperçut
qu'elle avait interverti les têtes. Elle fut dans le trouble,
perplexe, ne sachant que faire.
«Dites-moi, Sire, reprit alors le vampire, laquelle des deux
personnes ainsi confondues était véritablement le mari
de la jeune femme ? Si, le sachant, vous ne parlez point, vous serez
maudit de la manière que j'ai annoncée.
Le roi Tyivikramasena qui avait entendu du vampire et le récit
et la question, répondit : « Celui des deux sur lequel
est fixée la tête du mari, il est bien le mari. Car la
tête est là partie essentielle du corps; c'est par elle
qu'on reconnaît le reste. »
Quand le roi eut parlé, le vampire disparut une fois de plus,
sans qu'on le vît, de l'épaule du roi qui repartit à
sa recherche.
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