Les contes d'humour

Antibureaucratie
Ma jument baie cerise était atteinte de coqueluche,
et mon alezan hors de service à la suite de chagrins d’amour.
Quant à mes robustes percherons, impossible de compter sur
eux,
totalement abrutis qu’ils sont par la lecture à haute
voix,
devant eux, de la chronique d’un penseur bien personnel et profond.
D’autre part, je me trouvais dénué des deux francs
nécessaires à la mobilisation d’un fiacre !
Alors, quoi ?
Aller à pied, dites-vous ?
J’aurais bien voulu vous y voir.
C’était loin, où j’allais, très loin,
dans un endroit situé à une portée de fusil
environ et deux encâblures du tonnerre de Dieu !
Je résolus donc de prendre l’omnibus.
Je grimpai sur l’impériale et versai quinze centimes
ès-mains du conducteur.
Voilà donc une situation claire et nettement établie
:
Je suis sur l’impériale, j’ai versé les
quinze centimes de ma place.
Je puis donc passer, la tête haute, devant l’Administration
de la Compagnie des Omnibus.
Bon.
Tout à coup, le temps changea et des gouttes d’eau se
mirent à choir.
Or, j’avais mis, la veille, mon parapluie en gage.
Je descendis dans l’intérieur du véhicule et remis
ès-mains du conducteur un supplément,
ou plutôt, pour employer le mot propre, un complément
de quinze centimes.
Voici donc une nouvelle situation claire et nettement établie
:
Je suis dans l’intérieur d’un omnibus, j’ai
versé les trente centimes de ma place,
je puis donc... (Voir la suite plus haut.)
L’omnibus s’arrêta : on était devant un bureau.
Une tête de brute avinée apparut, et cette tête
clama sans urbanité :
– Voyageur descendu de l’impériale ?
C’est à moi, s’il vous plaît, que ce discours
s’adressait.
Devant cette tête de brute, cette voix éraillée
et ce ton goujateux,
je résolus soudain de garder un silence de sépulcre.
– Voyageur descendu de l’impériale ? rogomma de
nouveau le bas fonctionnaire.
Même mutisme.

Alors la discourtoisie du contrôleur s’exhala
en propos blasphématoires,
où le saint nom de Notre-Seigneur se trouvait fâcheusement
mêlé.
Ce sacrilège n’eut point le don de m’émouvoir.
– Mais, sacré mille tonnerres de bon D... de nom de D...
!
Il y a ici un voyageur descendu de l’impériale !
Ous qu’il est ?
– C’est monsieur, intervint le conducteur en me désignant.
– C’est vous qui êtes descendu de l’impériale
?
– Hein ? me décidai-je à faire.
– C’est vous qui êtes descendu de l’impériale
?
– Qu’est-ce que ça peut bien vous f... à
vous ?
– Comment, qu’est-ce que ça peut bien me f... ?
– Oui, que je sois descendu de l’impériale ou de
la lune.
– C’est pour le contrôle.
– Le contrôle ? Quel contrôle ? Est-ce que je suis
chargé de faire le contrôle de votre sale guimbarde ?
Nouveaux blasphèmes véhéments du contrôleur.
– Pardon ! m’écriai-je, de combien est la place
que j’occupe en ce moment ?
– De trente centimes.
– Conducteur, combien vous ai-je versé ?
– Trente centimes.
– Eh bien ! alors, je ne vous dois rien, ni un sou, ni une explication.
Si votre Compagnie tient tant que ça au contrôle,
elle n’a qu’à mettre un contrôleur à
l’impériale,
un contrôleur à l’intérieur et un contrôleur
sur les marches.
Mais, sous aucun prétexte, je n’entends être mêlé
à cette ridicule et odieuse bureaucratie.
– Enfin, voulez-vous, oui ou non, dire si c’est vous qui
êtes descendu de l’impériale ?
– M... !
Je dois déclarer que tout le monde dans l’omnibus me
donnait tort,
cohue lâche et servile d’Européens, indignes de
la liberté.
Seule, une petite jeune fille, qui tenait le Journal à la main,
semblait plongée dans une joie profonde par toute cette scène.
(Si ces lignes viennent à lui tomber sous les yeux, un petit
mot d’elle me fera plaisir.)
– Et puis, repris-je d’un air furibard, voilà cinq
minutes que vous me faites perdre ;
je me plaindrai au Conseil municipal.
Je suis l’ami intime de M. Pierre Baudin.
Est-ce cette menace ? Est-ce le désir légitime de mettre
fin à cette pénible histoire ?
Ne sais, mais l’omnibus se décida à partir.
Mes covoyageurs me contemplaient avec des regards de basse-cour en
courroux.
Ce fut surtout le lendemain que je m’amusai beaucoup.
Passant devant le bureau d’omnibus où s’était
perpétré ce conflit, j’interpellai la brute avinée
:
– J’ai beaucoup réfléchi depuis hier. J’aime
mieux tout avouer.
– Hein ?
– Le voyageur descendu de l’impériale, eh bien
!
c’était moi !
( Alphonse Allais )
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