Les contes d'humour

Le clou de l'exposition
- Dites-moi, Captain, êtes-vous au courant des
différents projets déposés en vue de l'Exposition
de 1900 ?
- Je les connais depuis longtemps. Tous font preuve d'une imagination
assez misérable, sauf, pourtant, celui de mon ami Otto, qui
consiste en une immense escarpolette balançant des familles
entières du Trocadéro à l'École militaire.
Ça, ça n'est pas banal !
-En effet!... Et vous, Captain, prendrez-vous pas part à ce
pacifique tournoi ?
- J'y compte bien... Pour le moment, j'ai deux entreprises, une petite
et une grande.
- La petite, d'abord ?
- Oh ! rien. Un nouveau pneu à musique. - Tiens, tiens !
- Oui, une série, de petits accordéons que j'introduis
dans l'intérieur du pneu, et qui font une musique fort divertissante,
ma foi.
- Mais ce sera toujours le même air ?
- Pas du tout! Au moyen d'un mécanisme ingénieux et
grâce à un simple déclic, le veloceman pourra
changer d'air à son gré.
- Mes félicitations, Captain, pour cette à la fois simple
et charmante idée. Voilà des pneus qui seront plus gais
que les pneus Mony, une bien détestable marque, principalement
la nuit, sur route, par les temps humides.
D'habitude, le Captain Cap se refuse à goûter les plaisanteries
qui résident seulement en un jeu de mots. Cette fois, il ne
broncha pas et même il ajouta :
- Tenez, un bon et solide pneu, c'est le pneu gordien. On n'en vient
à bout qu'à coups de sabre.
Après avoir souri, comme il convenait, de chacun notre plaisanterie,
nous revînmes à des sujets plus austères.
- Et votre grande idée, Cap ?
- Ah voilà!
Je dus insister.
- Ma grande idée, oui, vous avez raison, c'est une grande idée,
car c' est la solution de la navigation aérienne, tout bêtement
!
- Un ballon dirigeable ?
- Pauvre enfant !
- Un aréostat avec force motrice tournant des ailes ?
- Idiot !
- Soyez poli, Captain !
-Idiot, vous dis-je !... Avez-vous jamais vu des nuées de sauterelles
?
- Jamais !
- Eh bien, mon appareil, c'est une nuée de sauterelles,
dix millions de sauterelles que j'enferme dans un immense sac de gaze
(de la gaze verte, bien entendu, pour ne pas fatiguer la vue de mes
sauterelles).
- Bonne précaution !
- Ce sac de gaze est maintenu par une gigantesque armature en bambou,
à laquelle Comiot est en train de travailler.
- Excellent constructeur, ce Comiot !
- Et non seulement il y a des sauterelles dans mon sac, mais aussi
des puces, parce que les puces ont la singulière propriété
d'aviver fortement l'activité des sauterelles. Le saviez-vous
?
- J'ignorais ce détail.
-Chaque sauterelle représente environ, et sans se fatiguer,
un excédent de force ascensionnelle de 1 gramme. Dix millions
de sauterelles représentent donc une force utilisable de dix
mille kilos. Hein ?
- Épatant !... Mais une simple objection, Captain ?
- Allez-y.
- Comment dirigez-vous tout ce petit monde-là, quand vous voulez
aller au Nord et que les sauterelles se sentent un goût prononcé
plutôt pour le Sud ?
- Rien de plus simple ! Les sauterelles ont l'horreur du sulfure de
carbone. Alors, au moyen d'un vaporisateur ad hoc, j'empoisonne l'atmosphère
de la direction adverse à celle que j e souhaite. Veux-je me
diriger vers l'Est ? j e pulvérise cette puanteur sur le côté
Ouest du sac, et si vous les voyiez se tirer des ailes !...
- Et quand vous voulez vous arrêter ?
- Des courroies, à ma volonté, compriment la gaze et
paralysent graduellement les efforts de mes insectes.
- Tous mes compliments, Captain ; votre idée est géniale.
- Ah ! voilà, c’est que je ne suis pas sorti de Polytechnique,
moi !
( Alphonse Allais )
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