Les contes d'humour

Un excellent homme distrait
Dans l’hôtel, fort confortable d’ailleurs,
où je vis
depuis plus d’un mois, s’épanouit – si j’en
excepte une
rare pincée de braves gens très gentils – toute
une potée
de muffs ineffables et de bourgeois sans bornes.
Oh ! ces têtes ! Oh ! ces conversations ! Leur idéal
d’art se satisfait aux tableaux du fécal Bonnat et de
Bouguereau, spécialiste en baudruches rosâtres.
Leur soif de justice sociale s’étanche aux idées
(!)
de Deschanel ou de Leroy-Beaulieu, si tant est qu’ils
connaissent seulement de nom ces veules sociologues
comiques à force d’inconscience.
Et dévots, avec ça ! Dévots d’un cagotisme
à faire vomir Huysmans !
Ah ! les salauds ! Et la veine qu’ils ont qu’on ne soit
pas méchant !
– Vous me croirez si vous voulez, disait ce matin
une abominable vieille chipie à son voisin de table,
mais à Paris, dans les quartiers ouvriers, il n’est pas
rare
de trouver des écailles d’huîtres dans les tas
d’ordures (sic) !
Et le voisin de table, un hobereau fatigué par toutes
sortes de débauches occultes, se refusait à accepter
une
telle monstruosité :
– Des huîtres ! râlait-il. Des huîtres ! Et
ces gens-là se plaignent !
Pauvre petite douzaine de portugaises à douze sous,
pensiez-vous jamais indigner tant le monde orléaniste,
clérical et bien pensant de la côte d’azur !

Une rare pincée de braves gens très gentils, ai-je dit
en commençant.
Heureusement !
Et, parmi eux, un ménage, un vieux ménage
composé, comme cela arrive souvent, dans les vieux
ménages, d’une vieille dame et d’un vieux monsieur.
La vieille dame, toute de bonne grâce et de malice
spirituelle ; le vieux monsieur, comme flottant sans
trêve en quelque nuage de candeur effarée.
La dame ressemble à toutes les vieilles grand-mères.
Le monsieur rappelle le portrait de Darwin, de ce
grand Darwin dont un curé de notre hôtel disait, l’autre
jour :
– C’est encore comme cet ignoble Darvin, etc.
Et rien de touchant comme la continuelle attention
dont lady Darwin (car c’est ainsi que nous la baptisâmes)
entoure son vieux naturaliste.
Lui, le bonhomme, il est toujours sorti, et, quand on
l’interpelle directement, il met un petit temps à
descendre de sa chimère. Hein ?... quoi ?... qu’est-ce
qu’il y a ?...
Selon les circonstances, il s’effare des normes les
plus admises, pour, la minute d’après, demeurer tout
quiet devant le moins prévu des cataclysmes.
Dernièrement, sa femme, au moment du déjeuner,
lui mit dans son verre un bouquet de violettes. Le
bonhomme, sans se déconcerter pour si peu, jugea
seulement que ça n’était pas bien commode pour
boire.
Comme sa femme insistait sur le symbole :
– Tu ne me demandes pas à cause de quoi ces fleurs ?
– À cause de quoi ?
– Eh bien !... notre trentième anniversaire !

– Quel anniversaire ?
– De notre mariage, parbleu !
– Ah ! vraiment ! Ah ! vraiment ! C’est très curieux.
Et, devant nos sourires sympathiques, la dame nous
mit au courant de la nature de son mari.
Le meilleur homme de la création, mais aussi le plus distrait.
– Imaginez-vous, conta-t-elle en souriant, que le
jour de notre mariage, il fit répéter six fois à
M. le
maire la question classique : Consentez-vous à prendre
pour épouse, etc. ? À la fin, il s’écria
: « Oh ! je vous
demande pardon, monsieur le maire, je pensais à autre chose
! »
Au cours de la nuit de noces, il pria sa femme
d’allumer la bougie.
– Pourquoi ? demandait la jeune femme.
– Je ne peux pas me souvenir de votre physionomie.
À part ça, d’une exquise bonté, d’une
tendresse
folle. Une âme pétrie de concorde et d’harmonie.
La vieille dame concluait en riant :
– C’est à ce point, que je n’ai jamais essayé
de faire
des œufs brouillés à la maison !
– ? ? ? ? ?
– D’un mot, il les aurait réconciliés.
( Alphonse Allais )
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