Les contes de Noël

noël


LE PRIX DE VERTU

Au Ciel, l'ennui est inconnu. Outre la joie suprême de posséder Dieu par la connaissance et l'amour, il y a celle, fort agréable, d'une société d'élite. Pensez donc : rien que des braves gens, d'excellentes gens ! Pas un hypocrite, pas un jaloux, pas un faux ami!
On s'aime bien tous; mais on est si nombreux, qu'il est naturel que des groupes se forment, comme qui dirait des familles d'âmes, unies par la communauté d'origine, ou de métier, ou de goûts. Ainsi, on peut voir souvent Maurice, Georges et Martin faire les cent pas en discutant des choses militaires ; Augustin, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Bède le Vénérable agiter des " questions disputées „ farcies de " distinguo „ au milieu d'un cercle compact de tonsures de tout format. De même, les saints italiens, français, belges ou allemands forment parfois des groupes plus ou moins animés où se commentent, avec une sérénité ici-bas inconnue, les événements récents de leurs patries terrestres, - et, soit dit par parenthèse, les noms des systèmes politiques modernes y prennent une saveur comique d'anachronismes.
On organise aussi des jeux de société fort originaux. On joue à la Société des Nations, aux Sociétés savantes, aux Comices agricoles. C'est très amusant. Et pour les hommes d'ici-bas qui y seraient d'aventure admis, ce serait très instructif.
Or, un jour, dans une grande clairière merveilleuse, au bord de la fraîcheur d'un fleuve, et parmi l'ombre verte des palmiers et des magnoliers tempérant la lumière
dorée et rose, un grand nombre de saints étaient réunis et devisaient aimablement. Quelqu'un proposa d'instituer un jury pour décerner un prix de vertu, à la manière de l'Académie française ou des Jeux Floraux de Toulouse. Seulement, ne seraient admis comme candidats au prix que les animaux.
Vous conviendrez sans peine que, dans le Ciel, les saints doivent avoir gardé aux bonnes bêtes la sympathie qu'ils leur témoignèrent jadis sur la terre.
Avec la grâce simple et familière qui la rend si divinement aimable, la Vierge Marie accepta de présider l'assemblée, entre des anachorètes chenus et des saints en haillons lumineux. Par une délicate attention qu'accueillirent des applaudissements unanimes, elle pria le petit frère François d'Assise de s'asseoir à sa droite. Elle voulait par là, je pense, honorer la Poésie et la Pauvreté.
La séance fut pittoresque et joyeuse.
La clairière résonna bientôt de bruits bucoliques. On eût dit une foire cosmopolite, moitié cour de ferme, moitié Jardin des Plantes, où le désert, aussi bien que l'étable, avait député quelques-uns de ses hôtes.
Beaucoup de saints circulaient parmi les clameurs et le mouvement, en connaisseurs ou en amateurs, paraissant s'intéresser à toutes les bêtes, en réalité chacun cherchant celle pour laquelle il avait l'intention de demander le prix.
Les arbres étaient chargés de grappes d'oiseaux, et François, de sa place d'honneur, leur faisait de petits signes discrets d'amitié.
A un moment donné, le coq, perché sur une branche basse, lâcha un bruyant cocorico qui jeta un froid dans l'assemblée. Gênés, les apôtres toussèrent. Jean l'Évangéliste, le beau vieillard, assis à la gauche de Notre-Dame, s'appliqua à caresser sa colombe qui se rengorgeait sur ses genoux. Saint Pierre avait rougi très fort, naturellement, et faisait semblant de lacer sa sandale, pour cacher son visage sans en avoir l'air.
Aussitôt, en présidente attentive et pleine de tact, la Vierge proposa de commencer l'examen. Chaque saint défendrait les mérites de son animal préféré.
- A vous, François, prince des poètes, revient l'honneur de prononcer le discours d'ouverture.
Le petit Pauvre d'Assise se leva, contempla la foule des bêtes avec un sourire de bonheur, et, secouant la tête, désespéré de sentir que toutes les bêtes à la fois avaient sa préférence, il dit en s'inclinant :
- Haute Dame des Cieux, notre benoîte Reine, tous les animaux avec nous louent le Seigneur. Je les aime trop pour distinguer entre leurs mérites. Mes bien-aimés confrères s'en chargeront. Mais je confesserai l'affection très tendre que j'ai gardée à soeur Cigale, gentil troubadour, à frère Faucon, qui longtemps m'éveilla chaque matin avec grande exactitude, à nos frères les Oiseaux qui écoutèrent si dévotement mon pauvre sermon... Et, ajouta-t-il après une légère hésitation, à frère Loup, le bon pénitent.
Dans leur cage d'osier, les deux tourterelles de saint joseph roucoulèrent.
- Souviens-toi, Marie, chuchota celui-ci en s'approchant de son épouse, qu'ils servirent à racheter notre enfant au Temple.
La Vierge fut émue et tous les saints s'attendrirent. - Ma fidèle colombe prêchait pour moi, qui étais trop vieux, la simplicité qui plaît tant au Seigneur, dit avec douceur l'Apôtre saint Jean.

le boeuf et l'âne


Deux vieillards à barbe fluviale se levèrent, au fond de la clairière, aux côtés d'un superbe lion de l'Atlas.
- Le lion fut le vigilant portier de ma grotte, pro¬nonça humblement Jean le Silenciaire.
- Il creusa la fosse où je voulais ensevelir notre patriarche Paul, renchérit Antoine l'Ermite.
" Ta, ta ! c'est une vieille histoire, cela ! On ne s'en souvient plus. Passons!...„
Le cerf occupa longtemps le jury. C'est une fort jolie bête, élégante, ornementale.
- Ses bois illuminés ont éclairé ma route, dit sainte Ida.
- Le cerf m'a porté aussi bien que l'eût fait un bon cheval de selle, ajouta saint Télo.
Et Eustache avec Hubert, comme s'ils chantaient un duo :
- Il nous a apporté le message de Jésus-Christ.
Dans un coin, modeste, insoucieux de concourir, un boeuf paissait à côté d'un âne, et tous les deux balayaient leurs flancs d'une queue distraite, simplement par habitude, car il n'y avait point de mouches. Les apôtres, se souvenant de l'entrée triomphale de leur Maître à Jérusalem, firent avancer le petit âne, un doux animal au poil gris, marqué sur le dos d'une croix noire.
- L'âne a porté notre divin Sauveur, le dimanche avant sa Passion : il a été très docile ce jour-là, et attentif à bien poser ses pattes où il fallait sur les manteaux et les branches d'olivier.
- N'oublions pas notre fuite en Egypte, dit joseph à Marie. Le cher petit âne fut très vaillant, et si peu rétif.
L'âne rallia de plus en plus de suffrages. Des chuchotements bienveillants faisaient déjà augurer que le choix du jury se fixerait sur lui.
- Et puis, ce n'est pas tout, prononça la Vierge Marie avec conviction. En cette nuit de décembre où Jésus vint au monde, dans la grotte où pénétrait le vent glacial, l'âne a réchauffé de son souffle mon divin Enfant. Une mère n'oublie pas cela.
Des applaudissements nourris saluèrent cet argument. François d'Assise joignit les mains en pleurant. L'âne était l'objet de tous les regards. L'apôtre qui le tenait lui flattait l'échine.
A l'unanimité, le prix de vertu fut décerné à l'âne, " attendu que ledit âne avait de son haleine réchauffé Jésus. „
Et le boeuf reçut un premier accessit, pour avoir aidé à souffler.


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