Contes et légendes suisses
Provenant de divers cantons
L'avare puni
Autrefois vivait à Lenzbourg, en Argovie, un
homme très riche mais très avare. Il prêtait son
argent aux paysans qui habitaient des chaumières aux alentours
de la bourgade, et cela à des taux invraisemblables. Et notre
avare ne se gênait pas de dépouiller ses débiteurs
de leurs biens quand ils étaient incapables de rembourser leur
dette à l'échéance. Lorsque ce grippe-sou ne
pouvait éviter de donner un kreutzer à l'un de ses semblables,
ses mains se crispaient, tant il lui en coûtait de se séparer
de la moindre piécette de cuivre.
Sa maison était cossue, mais il se tenait le plus souvent dans
une chambre isolée et comptait son argent qu'il avait enfermé
dans des coffres de fer, derrière d'épaisses murailles.
Un beau jour, un vieux mendiant que personne ne connaissait frappa
à sa porte et demanda à entrer. Mais notre avare n'ouvrit
point. Il regarda avec méfiance par un petit guichet grillé
et interpella le loqueteux avec brusquerie.
- Prêtez l'oreille à ma prière, supplia le vieillard
qui, de plus, était boiteux. On m'a dit que vous étiez
si bon et si compatissant!
Le pauvre vieux se répandit alors en d'amères plaintes.
Il ne pouvait plus travailler et il mourait de faim. Depuis des jours,
il n'avait pas mangé le plus petit croûton ni la moindre
parcelle de viande. «Donnez-moi quelques batz, mon bon monsieur,
dit-il, et Dieu vous les rendra au centuple! »
Mais l'avare lui cria par la fenêtre grillée: «
Celui qui t'a dit que j'étais si sottement prodigue n'est qu'un
insensé. Que le diable l'emporte! Et toi tu n'es qu'un fainéant.
Hâte-toi de déguerpir, sinon je lâche mes chiens
à tes trousses! »

Les larmes du mendiant n'attendrirent pas le cœur du méchant
homme. Bien plus, celui-ci se prépara à mettre sa menace
à exécution. Alors, silencieusement, le malheureux s'en
alla et disparut au tournant de la rue.
La nuit suivante, l'avare, que la hantise de son or empêchait
de dormir, se leva et prépara un nouveau coffre de fer pour
y entasser les écus que ses prêts d'usurier lui avaient
rapportés.
Il tâtait des deux mains l'intérieur du coffre pour se
rendre compte de la place dont il pouvait disposer quand, tout à
coup, un bruit épouvantable retentit et remplit la pièce
jusqu'alors silencieuse. Et avant que notre grigou fût revenu
de son effroi, il entendit des aboiements furieux, comme si une meute
de chiens assiégeait sa maison. Et voici qu'un puissant chien-loup
bondit vers lui et le fixa de son regard de feu.
- Je suis un des chiens dont tu as menacé le mendiant, grogna-t-il
avec rage. Et, de ses deux pattes de devant, il fit tomber le lourd
couvercle du coffre, si bien que les mains de l'avare y demeurèrent
prises comme dans une trappe. L'homme pouvait crier tant qu'il voulait,
cela ne servait à rien. Accroupi et prisonnier, le vieux ladre
ne savait ce qui lui faisait le plus mal: de ses mains douloureuses
ou de l'affreux spectacle qui se déroulait devant ses yeux.

En effet, le molosse courut à tous les coffres
que l'avare avait ouverts pour se délecter à la vue
de ses trésors. Et, grattant des pattes de derrière,
il en fit jaillir tous les écus et les thalers, tous les florins
et les louis que notre harpagon y avait amassés. Semblables
à une traînée d'or et d'argent, les pièces
de monnaie s'engouffrèrent dans la cheminée. Un vent
violent s'en empara à la sortie et les dispersa aux quatre
coins des cieux. Quand il n'y eut plus le moindre kreutzer dans les
coffres, le chien, plein de fureur, revint vers l'avare et lui jeta
au visage:
- Pense à l'insensé qui te croyait charitable et que
tu as envoyé au diable!
Et, à la suite du trésor évanoui, il s'élança
dans la cheminée et disparut dans la nuit.
Le jour suivant, quand les voisins trouvèrent l'avare et le
libérèrent de sa trappe, ses deux mains étaient
paralysées. Il ne put désormais s'en servir pour compter
de l'argent et il devint à son tour un loqueteux qui allait
de maison en maison mendier son pain.
Mais le lendemain de cette nuit mémorable, les pauvres gens
de tout le pays, loin à la ronde, ne furent pas peu étonnés
de trouver sur leur table qui un écu d'or, qui un louis, qui
un thaler. Se frottant les yeux, ils se demandaient s'ils rêvaient.
Personne n'a jamais revu l'étrange mendiant inconnu. Beaucoup
pensent que c'était le diable en personne. D'autres, tout aussi
nombreux, croient, au contraire, que c'était l'ange de la vengeance
qui avait pris forme humaine pour punir l'avare au cœur de pierre.
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