Contes et légendes suisses
Provenant de divers cantons

Comment le bouèbe apprit à jouer du violon
Un bel après-midi, quittant le Fursch, un alpage
des montagnes de Flums, les armaillis étaient descendus au
pâturage d'en bas, avec le bétail et les ustensiles pour
la fabrication du fromage. Mais le maître vacher, un homme dur
et grossier, avait oublié à dessein la chaise à
traire dans le chalet d'en haut. Et ceci pour obliger le bouèbe,
un garçon de bonne volonté, mais craintif, de remonter
à la nuit tombante pour aller la chercher. Car ce méchant
homme se faisait un malin plaisir de tourmenter et d'effrayer le pauvre
enfant.
Lorsque les ombres mystérieuses du soir s'étendirent
sur l'alpe fleurie, le maître vacher donna donc au petit bouèbe
l'ordre de retourner au chalet et de rapporter la chaise à
traire. Sans répliquer, mais le cœur serré d'angoisse,
l'enfant, docilement, se mit en route. Autour de lui, tout était
silencieux. Perdu dans la solitude, il allait, le cœur battant,
avec la peur attachée à ses pas. Enfin, il arriva au
pâturage d'en haut. Il faisait nuit noire et une tranquillité
de mort régnait dans le chalet abandonné. Comme le bouèbe
n'avait guère envie de redescendre, il se pelotonna sur les
quatre planches qui servaient de lit au vacher et se cacha dans le
matelas de foin pour y attendre le matin.
Tout à coup, le grand silence de l'alpe fut troublé
par le son joyeux des violons qui accompagnait le piétinement
rythmé d'une danse paysanne. Le bouèbe n'osait plus
respirer. Les yeux grands ouverts, il fixa la porte. Que se passait-il
là derrière? Les violons jouaient toujours plus fort
et les danses devenaient toujours plus animées. Mais, subitement,
la musique se tut et un poing heurta l'huis. Sans attendre de réponse,
des êtres bizarres, munis de violons, entrèrent dans
le chalet. Ils déposèrent leurs instruments et firent
mine de préparer la fabrication d'un fromage. Blotti dans son
foin, le bouèbe restait aussi tranquille qu'une souris. Il
espérait qu'on ne le découvrirait pas. Mais un des vachers
fantômes s'écria: « Ce chalet est habité,
je le sens! Que celui qui est caché dans le lit sorte et nous
dise ce qu'il fait ici! » Le bouèbe montra alors le bout
de son nez. « Je suis un pauvre enfant abandonné, murmura-t-il
en tremblant, et le maître vacher m'a forcé, dans la
nuit, de monter pour chercher la chaise à traire...

- Puisque tu as répondu avec franchise, dit amicalement l'étrange
musicien qui l'avait interrogé, tu n'as qu'à formuler
un vœu pour apprendre, avec nous, l'art que tu désires
pratiquer.
- Jouer du violon aussi bien que vous! », fut la prompte réponse
du bouèbe qui se sentait heureux et rassuré. On lui
mit alors dans la main un magnifique violon tout neuf et la leçon,
immédiatement, commença. Sous la direction des joueurs
qui l'accompagnaient, il s'exerça et s'exerça avec tant
de zèle que la tête lui en tournait. Puis une voix lui
ordonna: «Arrête! ». Et, au même moment, tout
l'enchantement disparut et le bouèbe se retrouva seul, son
violon à la main.
Vous auriez dû voir le joyeux garçon qui, à l'aube,
dévalait le sentier pierreux, la chaise à traire bringuebalant
sur son dos et le violon affectueusement serré sur son cœur.
Quand il arriva au pâturage d'en bas, les armaillis commençaient
à traire les vaches. Le maître vacher lui cria
méchamment: « Espèce de vagabond, tu as perdu
ton temps, comme d'habitude! » Pour l'amadouer, le bouèbe
se mit à jouer, sur son violon, les airs gais qu'il avait appris
durant la nuit. Que se passa-t-il alors? Aussitôt que les premiers
sons se firent entendre, vaches et veaux, moutons et cochons, et tout
ce qui vivait sur l'alpe - et même le maître vacher si
redouté - se mirent à se trémousser en cadence
sans pouvoir s'arrêter, comme si on leur avait jeté un
sort.

Le maître vacher, essoufflé, demanda grâce,
et le bouèbe, mettant son violon de côté, raconta
ses aventures, disant comment il avait appris à jouer, toute
la nuit, dans le chalet du pâturage d'en haut, et comment il
avait reçu, finalement, le mystérieux violon. La bouche
ouverte, les armaillis écoutaient. Ils étaient persuadés
que le bouèbe avait eu affaire aux génies de la montagne
et que, grâce à sa droiture, il avait échappé
à un grand danger et qu'il avait même été
récompensé. Cela leur aurait fait de la peine s'il lui
était arrivé malheur, car ils aimaient cet enfant toujours
si poli, si complaisant. Et ils se réjouissaient à la
pensée que la musique de son violon égayerait les soirées
solitaires sur l'alpe.
Le méchant maître vacher, par contre, était furieux.
Comment ce beau cadeau était-il tombé dans les mains
du bouèbe, un misérable gamin qui était son souffre-douleur?
De plus, il savait quel pouvoir ce violon magique donnait à
son possesseur. Avec cet instrument enchanté, il pouvait faire
danser tout le monde jusqu'à épuisement. Pourquoi pareille
aventure ne lui était-elle pas arrivée, à lui,
sur l'alpage d'en haut?
Fort de la pensée qu'il pourrait acquérir une maîtrise
encore plus grande que le bouèbe s'il montait au chalet, l'orgueilleux
vacher résolut de s'y rendre le soir même. Il décida
d'agir avec ruse pour tromper
les génies de la montagne sur les raisons de sa venue. A l'heure
entre chien et loup, il se mit donc en route. Et son ambition grandissait
à mesure qu'il montait. En imagination, il se voyait déjà
tout
puissant... Le matin venu, les armaillis et le petit bouèbe
attendirent vainement son retour. Et ce n'est qu'au bout de quelques
jours que le courage leur vint d'entreprendre des recherches. Elles
n'aboutirent pas. Et lorsque le bétail dut redescendre dans
la vallée et qu'une épaisse couche de neige recouvrit
les alpages de Fursch, on abandonna tout espoir de retrouver le maître
vacher... Ne croyez-vous pas que son manque de bonté et son
orgueil lui ont porté malheur?
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