Contes et légendes suisses
Provenant de divers cantons

Le cheval vert du Tritt
Entre les lacs de Zoug et de Lowerz, au pied du Righi
et du Rossberg, il y avait autrefois une vallée presque aussi
belle que le Paradis terrestre.
C'était un pays ruisselant de lait et de miel ; une contrée
où l'on trouvait, à profusion, crème, beurre
et fromage. Un jour, un paysan dont la maison était située
très haut, sur les flancs du Rossberg, descendit en courant
dans la vallée et se rendit en hâte chez le curé
d'Arth. Il avait à raconter quelque chose d'extraordinaire
et il venait chercher aide et conseil. Le front ruisselant de sueur
et hors
d'haleine, il raconta qu'il habitait un lieu hanté de méchants
esprits. « Oui, Monsieur le curé, poursuivit-il, non
seulement de nuit, mais encore en plein jour, il se passe dans une
crevasse de la montagne des faits étranges. Il semble que des
forces diaboliques poussent devant elles une paroi de rocher et se
préparent à la précipiter dans la vallée.
Monsieur le curé, je vous en supplie, venez avec moi et chassez
ces méchants esprits avant qu'ils n'aient causé un malheur
irréparable.»
Cependant que l'ecclésiastique essayait de calmer le paysan
en lui parlant des montagnes qui demeurent éternelles, on entendit
de violents coups de tonnerre, plus violents que tous ceux qui avaient
éclaté jusqu'ici au cours d'un orage. Un épais
nuage noir, qui semblait sortir du Rossberg, se précipita dans
la vallée, pareil à une gigantesque avalanche. Frappé
de stupeur et glacé d'effroi, le curé regardait ce spectacle
effrayant par la fenêtre ouverte. Mais la jeune femme du paysan,
elle, avait vécu sur la montagne des instants beaucoup plus
tragiques encore. Presque morte de peur, elle s'était enfuie
avec son bébé et, grâce à Dieu, au tout
dernier moment, elle avait réussi à se réfugier
sous un rocher en surplomb, hors de la zone d'éboulement.

Et de là, elle avait vu avec épouvante tout un pan du
Rossberg glisser, les pâturages, les arbres et les maisons s'effondrer,
s'abattre et se mêler en un horrible chaos. Des rochers, gros
comme des chalets, avaient été projetés dans
l'air. La pauvre femme crut que le jour du jugement dernier était
arrivé, et elle se mit à prier. Mais, à leur
tour, les maisons de la vallée de Goldau disparurent en un
clin d'œil, avec tout ce qui était vivant, hommes et bêtes.
Et, en quelques minutes, la contrée entière fut transformée
en un affreux désert de ruines.
Non seulement les gens d'Arth et de Schwyz, mais aussi ceux des cantons
de Zoug, Lucerne et Zurich avaient entendu l'énorme bruit de
tonnerre produit par la catastrophe. La tragique nouvelle se répandit
dans tout le pays comme une traînée de poudre.
Fait admirable, on vit, au pied de la montagne écroulée,
les habitants de ces lieux si durement frappés, lever les yeux
au ciel et supplier Dieu d'épargner les autres régions
de la Suisse et de leur éviter un sort pareil au leur.
Derrière les deux Mythen, dans la haute vallée d'Einsiedeln,
il existe également une montagne qui s'est entrouverte, et
où les gens vont en pèlerinage pour se recueillir devant
l'image miraculeuse de la Vierge noire. Les hauteurs qui se trouvent
à quelque distance du lieu de pèlerinage s'appellent
le Tritt. On raconte que les habitants qui ont leurs chalets tout
près du Tritt, dans la forêt, auraient, après
l'éboulement du Rossberg, supplié la sainte Vierge de
prendre leur montagne sous sa protection. Un pauvre enfant, Kôbeli,
aurait même prié avec une telle ferveur pour la verte
montagne, que la Vierge l'aurait exaucé. Et voici ce que la
grand-mère de Kôbeli, une vieille femme qui avait pour
occupations de nourrir des volailles et de ramasser du bois mort,
confia à son petit-fils:

« Kôbeli, pense donc, alors que tu étais
à l'église, j'ai assisté à un miracle!
Une femme, montée sur un cheval blanc, est sortie du village
et, à ce qui m'a semblé, a pris le chemin du Tritt.
Et devant notre pauvre chalet, juste au pied de la montagne, elle
fit halte et je vis qu'elle était très belle. Et maintenant
écoute bien: par une fente du petit poulailler, j'aperçus
le cheval qui se métamorphosait en un nuage blanc de neige
et, sur lui, la merveilleuse dame qui voguait vers le Tritt. Je n'en
croyais pas mes mauvais yeux et je pensais que je devais avoir eu
une hallucination. Mais poussée par la curiosité, aussi
vite que mes pauvres jambes et mon souffle court me le permettaient,
je suis montée, moi aussi, vers le Tritt. Et sais-tu ce que
j'ai vu, là-haut, au coucher du soleil, sur un pâturage?
Notre-Dame elle-même, suivie d'une légion de petits anges,
marcher en procession parmi les colchiques. Les petits anges, trottinant
et voltigeant, portaient une gigantesque chaîne d'or qu'ils
tendirent - et cela je l'ai vu de mes propres yeux - autour de la
montagne entrouverte. »
L'enfant ajouta foi au récit de l'aïeule, mais les autres
gens haussèrent les épaules et tinrent ces discours
pour des radotages de vieille femme...
On ne peut pourtant pas nier que la fente de la montagne ne s'est
jamais élargie et que, jusqu'à ce jour, on aperçoit
sur le Tritt, au fond du val d'Einsiedeln, un pâturage vert
qui a exactement la forme d'un cheval, lequel cheval se transforme,
l'hiver, en une jument blanche.
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