Contes et légendes suisses
Provenant de divers cantons

La femme en gris
Un homme vieux comme les pierres m'a conté récemment
cette étrange histoire qu'il tenait de son grand-père:
Un beau soir d'été, a-t-il dit, j'étais assis
devant ma grange et mon chien se tenait auprès de moi. La pleine
lune, énorme, apparut à l'horizon et inonda de lumière
les montagnes qui entourent le lac de Thoune. Le Niesen semblait un
doigt de Dieu tout sombre pointé vers les Tout scintillait:
les petites
blancs nuages floconneux. lumières de Spiez, les chalets sur
les pentes, les cimes des sapins, les vagues frangées d'écume
du lac. Seule la lune ne brillait pas. Elle regardait de ses grands
yeux tristes le chien qui en éprouvait du malaise et aboyait
par intermittence. Ces aboiements ressemblaient à une plainte
si déchirante que je me sentis pris de pitié pour la
pauvre bête. Je lui parlai doucement, la caressai et essayai
de la rassurer. Elle posa son museau sur mon pied et sembla alors
m'interroger anxieusement. Tout à coup, il y eut un fort coup
de vent. Le chien bondit et regarda fixement la route qui passait
derrière la grange. Il avait le poil hérissé,
la gueule grande ouverte et la langue pendante. Immobile, il ne poussait
plus un cri. Je regardai aussi et vis une femme vêtue de gris
qui s'avançait sur le chemin. Mais on ne l'entendait pas. Ses
pieds ne semblaient pas toucher le sol. Elle quitta la route, enjamba
la barrière et marcha dans l'herbe haute sans laisser la moindre
trace. Un instant après, elle avait disparu. A partir de ce
jour, le chien refusa toute nourriture et dépérit. Pendant
des semaines, cette vision de la femme en gris me poursuivit et m'empêcha
de dormir. Une nuit, alors que je montais de Merligen vers Sigriswil,
je la rencontrai de nouveau. Je frissonnai, mais je lui dis aimablement
bonsoir. Je n'obtins aucune réponse. Elle se tenait immobile.
Un rais de lumière coupait son visage de la tempe au menton.
Glacé d'effroi, je m'éloignai à grandes enjambées,
mais je n'avais pas fait vingt pas qu'elle me rappela: «Viens
demain, me dit-elle, à minuit, au pied du noyer, derrière
l'église. Apporte une pelle et un mouchoir. Tu veux bien, n'est-ce
pas? » Je restai figé et muet de stupeur. Le trait lumineux
qui barrait son visage semblait briller comme braise. Elle répéta:
« Apporte une pelle et un mouchoir. Dis, tu veux bien? »
D'une voix blanche, je murmurai presque imperceptiblement: «
Oui... » Puis il y eut de nouveau un coup de vent et la femme
en gris disparut.

Le lendemain, je me rendis chez des voisins qui m'avaient invité
à passer la soirée avec eux. On parla de fantômes
et il fut question de la femme en gris. Je me gardai bien cependant
de dire ce qui m'était advenu, dans la crainte d'attirer le
malheur. Je cherchais par tous les moyens à détourner
la conversation et suggérai aux jeunes gens de chanter et de
jouer. On accueillit ma proposition avec enthousiasme et bientôt
une franche gaîté régna dans la chambre. Moi-même,
je m'en donnai à coeur joie et jouai de l'accordéon
pour les faire danser, tant et si bien que j'oubliai mon rendez-vous
de minuit sous le noyer. Et le temps, joyeusement, passa. Soudain,
un violent coup de vent ébranla la maison et fit vaciller la
lampe à huile suspendue au plafond. Et lentement, du clocher
de l'église, retentirent les douze coups fatidiques. «
Mais qu'as-tu donc, tu es tout pâle? », me demandèrent
mes voisins. Embarrassé, je saisis mon chapeau et je répondis
en bégayant: « Je... il faut que je sorte, que je prenne
l'air. J'ai un peu mal au coeur, je reviens à l'instant. »
Et je pris vivement la porte parmi les éclats de rire que mon
prétendu malaise avait soulevés.
J'empoignai une pelle et me rendis tout droit vers le noyer. Mais
la femme en gris descendait déjà le chemin. Elle vint
à moi: « Tu n'as pas tenu parole, gémit-elle.
Tu aurais pu faire une oeuvre pie. Et celui qui ne tient pas son serment
- et le trait livide qui balafrait son visage se mit à briller
- le paie très cher. » Je murmurai une excuse, cependant
que mon front ruisselait de sueur. «Viens avec moi »,
ordonna-t-elle. Et j'eus grand-peine à suivre son pas rapide
et silencieux.

Au pied du noyer, la femme en gris m'ordonna de creuser
un trou d'un mètre de profondeur, tout près du tronc.
Et pendant que je travaillais, son regard de feu était fixé
dans la fosse. « Halte! Dit-elle subitement. Prends de la terre
plein ce mouchoir au fond du creux, et suis-moi! » Je fis ce
qui m'était ordonné et elle me conduisit dans le cimetière.
En franchissant le portail, elle regarda derrière elle pour
s'assurer que j'étais bien là. Puis elle s'approcha
hâtivement du mur de l'église, montra le sol d'un index
décharné et me dit: « Ici! » Je répandis
la terre apportée sur le sol, et quand le mouchoir fut vide,
une heure sonna au clocher. « Sauvée, murmura-t-elle
avec un soupir de délivrance, tu m'as rachetée. Merci,
merci! » Et lorsque je levai les yeux, la femme avait disparu.
Je crus avoir rêvé et je regardai dans la direction du
presbytère. Une petite lumière y brillait encore en
dépit de l'heure tardive. Poussé par une force irrésistible,
je me dirigeai de ce côté et frappai timidement. Le pasteur
apparut, un lumignon à la main, et me pria aimablement d'entrer.
Je lui racontai tout d'une traite ma rencontre avec la femme en gris.
L'ecclésiastique réfléchit un instant, branla
la tête, puis se leva et alla chercher un gros registre, vieux
et poussiéreux. C'était la chronique de la paroisse.
Il la feuilleta longtemps et s'arrêta à une certaine
page. Il me lut un passage. Il y était dit: « Marguerite,
la réprouvée, doit avoir enseveli son enfant sous un
arbre. Et depuis lors, son fantôme erre dans ces parages. Plusieurs
prétendent l'avoir vu les nuits de pleine lune... »
Le pasteur referma le livre et posa son regard sur moi. Puis il se
mit à murmurer len
tement, comme s'il se parlait à lui-même:
“Personne ne sait les tourments que la femme en gris a endurés.
Mais Dieu le sait. Sa bonté est insondable envers les pécheurs
qui se repentent et qui expient. Et il est écrit: Il y a plus
de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf
justes. qui n'ont pas besoin de pardon.”
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