Contes et légendes suisses
Provenant de divers cantons

La vache dans le camp des Suédois
C'était au temps de la guerre de Trente ans.
Une armée suédoise marchait sur Rheinfelden et les bourgeois
de la ville furent pris de panique. « Que Dieu nous protège
de ces guerriers sans pitié! » gémissaient les
femmes en serrant contre elles leurs enfants apeurés. Les hommes,
le visage creusé par le souci, se réunirent sur la place
du Marché. Mais le vieux bourgmestre s'avança et dit:
«Mes chers amis, ne perdez pas courage! N'avons-nous pas de
solides remparts et des murs d'enceinte avec des portes qu'on ne peut
forcer? Nos étables ne sont-elles pas pleines de bétail;
nos greniers ne regorgent-ils pas de froment? Croyez-moi, nous pouvons
tenir et résister à n'importe quel adversaire ! »
Ce mâle discours fit renaître l'espérance et le
courage dans le cœur des bourgeois. « Il a raison, défendons-¬nous!
», criait-on de toutes parts. Et quand, peu après, les
Suédois arrivèrent devant Rheinfelden et exigèrent
la reddition de la place, le bourgmestre, monté sur les créneaux
de la plus haute tour, leur cria: «Jamais nous ne vous ouvrirons
les portes de la ville. Allez-vous-en et retournez dans le pays d'où
vous êtes venus! »
Cette fière réponse eut le don d'irriter profondément
les Suédois. « Encerclez la cité; détournez
le cours des sources qui l'alimentent, ordonna le chef aux officiers
et aux soldats. Braquez les ca¬nons, amenez les boulets ! »
ajouta-t-il. Et quand ces sinistres préparatifs furent achevés,
il commanda le feu. Une pluie de fer s'abattit sur les murailles,
sur les portes et les tours de la ville. Les traits brûlants
sifflaient de toutes parts et les Suédois parvinrent ici et
là à faire une brèche dans le mur d'enceinte.
Ailleurs, un toit prenait feu. Et partout dans les rues il y avait
des cadavres d'hommes, de femmes, d'enfants. Les aboiements des chiens
se mêlaient aux beuglements angoissés du bétail,
mais les bourgeois ne perdirent pas courage. Ils rendaient coup pour
coup et tiraient, du haut des créneaux, dans le camp des Suédois.
Chaque brèche fut aveuglée, chaque incendie éteint.
Plusieurs fois même, les assiégés exécutèrent
quelques coups de main, pénétrèrent dans le camp
ennemi et en revinrent chargés de butin.

Cependant, les Suédois ne levèrent pas
le siège et les vivres commencèrent à se faire
rares. Le pain manqua, la viande aussi. Bientôt il n'y eut plus
dans la ville qu'une seule et unique vache... « Nous avons faim!
», sanglotaient les enfants qui n'avaient plus que des betteraves
pour toute nourriture. Les femmes étaient effroyablement décharnées
et les hommes sentaient leurs forces les abandonner.
« Si cela dure encore longtemps, pensaient-ils, nous n'aurons
plus que l'alternative de nous rendre ou de mourir de faim!»
Finalement, ils se dirent: « Abattons notre dernière
vache et mangeons une dernière fois à notre faim. Nous
avons, ma foi, bien le droit de choisir! » Déjà
le boucher levait sa
hache pour frapper l'animal quand le bourgmestre arriva, rompit le
cercle des bourgeois, saisit le boucher par le bras et lui cria: «
Halte! ne touche pas à cette vache! J'ai une proposition à
vous faire. Au lieu de tuer cette pauvre bête et de nous nourrir
de sa chair, poussons-la plutôt dans le camp des Suédois.
L'ennemi pensera alors que nous avons encore des monceaux de vivres
pour pouvoir ainsi nous dessaisir d'une vache. Et qui sait s'il ne
lèvera pas le siège! »
Ces paroles animèrent les visages émaciés des
bourgeois. Les uns disaient:
-Quelle ruse de guerre géniale! » Les autres : «
Quelle sottise! » D'autres encore demandèrent de voter
sur la proposition du bourgmestre et de faire ce que la majorité
aurait décidé. Et la majorité se prononça
pour la ruse de guerre. La vache fut étrillée et nettoyée.
Entre ses cornes, on plaça une
quenouille avec une banderole portant ces mots: «Pas plus que
cette vache ne sait filer, les Suédois ne sauront vaincre notre
cité! » Alors on entrebâilla une des portes de
la ville, on abaissa le pont-levis et, d'un coup bien appliqué,
on chassa la vache qui se sauva en beuglant dans la direction des
Suédois.

Ceux-ci ouvrirent de grands yeux en voyant l'animal galoper çà
et là dans leur camp. Les soldats accoururent pour contempler
cette vache de tout près. Mais bientôt leurs mines s'allongèrent:
« Si les gens de Rheinfelden possèdent encore des vaches
si grasses, nous sommes bons pour rester ici encore plusieurs mois.
Nous avons employé presque toute notre poudre et nous n'avons
plus grand-chose à manger et à boire! » Et l'armée
se mit à murmurer d'une manière si menaçante
que le capitaine se résigna à lever le siège.
Et l'on vit se retirer, la rage au cœur et le juron à
la bouche, cavaliers, équipages et fantassins.
Vous auriez dû entendre les cris de joie que poussèrent
alors les gens de Rheinfelden :
« Le Suédois est parti! Le Suédois est parti!
», hurlait-on dans toutes les rues de la cité. Et bientôt
jeunes et vieux, petits et grands, oubliant leurs malheurs passés,
tous se mirent à danser sur la place devant l'hôtel de
ville. On ouvrit toutes grandes les lourdes portes, on abaissa les
ponts-¬levis et bientôt, de la campagne où les paysans
avaient caché leurs provisions, on vit arriver des chariots
chargés de blé, de fruits, de viande et de fromages
qui s'engouffrèrent dans la ville et mirent fin à la
disette.
Aujourd'hui encore on raconte aux enfants de Rheinfelden l'histoire
de la vache dans le camp des Suédois, de la vache qui avait
sauvé la ville.
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